Est-ce hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?

Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la floraison rose des massifs d’hortensias.

C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:

—Ah! qu’il fait bon de vivre!

Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant, cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...

Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs, je me suis grisée de la beauté des choses,—sans penser, ni me souvenir, ni souffrir...

Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez moi, presque gaie—oui, gaie!—pour faire remettre mon petit homme en tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir. Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans m’arrêter.

Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté, sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs, criant de sa petite voix claire:

—Bonjour, grand-père, c’est nous!

Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel: