—Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans dire bonjour à ton vieux papa?

—Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.

Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,—ce que vraiment nous étions!—nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un nom, comme écrivain.

Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!

La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine, d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois, prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.

Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».

Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif, quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique, comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.

Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et s’exclame gaiement:

—Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois retrouver malgré sa mine de blessé!

—Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes hommages.