Tous écoutaient l’harmonie étrange d’une mélodie, jouée avec une science consommée. Une draperie cachait l’artiste à André. Mais il n’avait pas besoin de voir qui était au piano. Dès les premières notes arrivées jusqu’à lui, il avait reconnu ce chant, tantôt d’un rythme bizarre et follement rapide, tantôt alangui comme une plainte douloureuse.

Que de fois il l’avait entendu sous les doigts de Suzy, dans les soirées d’intimité complète chez Mme Douvry ! Car cette mélodie russe, vibrante comme un chant tsigane, était l’un des morceaux favoris de Suzy. Et justement pour cela, elle n’aimait pas à la jouer devant des étrangers.

Pourtant, ce soir, elle la livrait à la curiosité de ce public élégant, qui l’entendait les nerfs tendus par l’attention intense qu’éveillait son jeu d’artiste.

André, lui aussi, écoutait, oublieux soudain du milieu où il se trouvait, ramené vers le passé, au temps où elle jouait pour ceux-là seuls qui lui étaient chers. Il l’écoutait tout à la fois, fier de voir quel admirable talent elle possédait et presque jaloux de ce que le premier indifférent venu en jouissait comme lui !

Et certes les hôtes de lady Graham en jouissaient, car des applaudissements où la politesse n’avait rien à voir éclatèrent avant même que les derniers accords fussent tombés sous ses doigts, haletants, pressés, comme emportés par un tourbillon.

Puis, il se fit un mouvement dans la nuée d’habits noirs qui obstruait l’entrée du salon. Et André aperçut Suzy, debout auprès du piano, une lueur rose aux joues, tordant ses longs gants d’un geste distrait, tandis qu’elle répondait aux compliments enthousiastes qu’on lui adressait de toutes parts. Il aperçut aussi Georges qui se penchait vers elle et lui parlait en souriant. Elle se tourna un peu vers lui et ses lèvres s’entr’ouvrirent dans une expression de plaisir, laissant apparaître à demi l’éclair nacré des dents. Puis il lui offrit le bras pour la conduire vers un fauteuil qu’il lui avait avancé, mais ne s’éloigna pas encore et demeura debout devant elle.

André ne pouvait distinguer leurs paroles, mais il la voyait sourire, l’air amusé, et lui s’inclinait vers elle comme pour lui demander une grâce… Tous deux paraissaient éprouver le même charme, lui à prier, elle à écouter ! Enfin elle prit son carnet de bal, le lui tendit et il y écrivit…

Pas un détail de cette petite scène n’avait échappé à André, et une lourde tristesse s’abattit sur lui. Il se sentait isolé, d’ailleurs, dans cette élégante réunion où il était un étranger pour tous, excepté pour elle, qui ne songeait pas à lui. A peine lady Graham l’avait-elle reconnu quand il avait été la saluer.

Comment s’était-il imaginé qu’il pourrait, de nouveau, jouir de Suzy comme il l’avait fait le matin, dans ce même salon !… Pourquoi n’était-il pas parti emportant le souvenir de quelques bons instants passés auprès d’elle ?…

— Monsieur Vilbert, il faut, paraît-il, que la montagne aille à Mahomet puisque Mahomet ne vient pas à la montagne !… Ne voulez-vous pas me parler ce soir ?