Et, peu à peu, Suzy sentait sa résistance vaincue ; un grand désir s’emparait d’elle de se dévouer, de donner, dans la mesure de ses faibles moyens, un peu de sécurité à sa mère. Toute la tendresse passionnée qu’elle lui portait la soutenait maintenant…
— Si lady Graham est encore à Paris, songea-t-elle, rassemblant toute sa volonté, si elle veut bien m’emmener, je partirai !… J’espère qu’elle sera autre que Mme de Vricourt !… Tante Arnay me dirait s’il est temps encore… Il faut que je la voie tout de suite, sans quoi il sera peut-être trop tard.
Alors, sans plus hésiter, courageusement, Suzy prit le chemin qui allait la conduire chez Mme Arnay, résignée à accepter le départ pour Cannes si lady Graham la désirait pour compagne de voyage.
Mais au fond du cœur, en dépit de toutes ses résolutions, la pauvre petite souhaitait ardemment que la jeune femme ne le désirât pas !…
Mme Arnay n’avait pas encore repris son jour d’une façon officielle : mais ses intimes — et ils étaient nombreux, Mme Arnay ayant une manière… large de comprendre l’intimité ! — savaient toujours la trouver le jeudi, quatre heures étant sonnées.
Et de fait, quand Suzy écarta la portière du grand salon, la pièce était déjà remplie de visiteuses aussi, qui disaient des riens avec beaucoup de sourires, voire même de l’esprit, à l’occasion.
Assise près de la cheminée, enveloppée par l’ombre seyante d’un paravent bas, Mme Arnay causait dans son joli jargon de mondaine au fait de toutes les actualités, sa voix aux notes un peu hautes dominant le bourdonnement de la conversation générale.
Un peu plus loin, vers la table de lunch, Germaine, bavarde et souriante, servait le thé, debout au milieu d’un groupe de jeunes filles, presque toutes jolies — ou ayant l’air de l’être — sous leurs Gainsboroughs empanachés ou leurs toques minuscules ; la silhouette modelée par les robes étroites, aux plis sobres, comme celles d’esthètes anglaises. Toutes étaient très animées dans leurs causeries, et certaines avaient parfois des mots drôles et hardis, — étranges sur leurs lèvres de dix-huit ans, — qui amenaient de promptes ripostes des jeunes gens dont elles étaient entourées avec une liberté tout américaine.
Sur le seuil du salon, Suzy s’était arrêtée, enveloppant du regard l’ensemble de la réunion. Et soudain son cœur eut un battement rapide, car en face d’elle, causant avec Germaine, se tenait Georges de Flers.
Elle eut peur qu’il ne remarquât l’impression de plaisir qui s’emparait d’elle et, bien vite, entra, un peu effarouchée d’avoir tant de saluts à adresser.