Soudain, elle comprenait que nul ne peut échapper à sa part d’épreuve. Ce n’était pas pour elle seule que la vie se faisait difficile. D’autres, même, avaient une tâche bien plus dure que la sienne. A quoi servait de se révolter, d’être sans courage !… Pourquoi se refusait-elle à remplir son devoir parce que la forme en était pénible ?…
— Madame, achetez-moi des violettes ! dit la petite levant vers Suzy sa figure maladive.
Suzy prit les fleurs, puisqu’elle ne pouvait faire plus pour ces pauvres qui lui inspiraient tant de pitié. Elle reprit sa marche, sérieuse ; mais aucune indignation ne la bouleversait plus. Elle songeait uniquement à la déception de sa mère quand elle lui apprendrait l’insuccès de la démarche auprès de Mme de Vricourt ; aussi, à toutes sortes de graves questions d’avenir qui jamais, jusqu’alors, n’avaient troublé son esprit de petite fille heureuse.
— Oh ! maman, maman, que puis-je pour vous ? songea-t-elle avec angoisse… J’accepterais tout pour vous être utile… Mais que faire ?
Comme une réponse à sa muette interrogation, dans la pensée de Suzy s’éleva le souvenir de cette lady Graham dont Mme Arnay était venue parler à sa sœur quelques jours plus tôt…
— Non, pas cela ! Je ne puis pas m’en aller toute seule ainsi, au loin ! Vous ne voulez pas, d’ailleurs, n’est-ce pas ? maman.
Était-ce bien Mme Douvry qui refusait son consentement ? N’est-ce pas plutôt Suzy qui avait rejeté la proposition de sa tante ? Sans doute, et surtout parce que la séparation l’épouvantait ! mais un peu aussi parce qu’elle ne voulait rien devoir à la sœur de Gladys Tuffton.
Elle avait répondu qu’elle donnerait des leçons ! Et elle venait de comprendre combien il est difficile d’en trouver… Quand pourrait-elle en avoir ?…
— Mon Dieu ! faut-il donc que j’accepte d’aller à Cannes ? Et si lady Graham ressemble à Mme de Vricourt ? Oh ! jamais, je ne pourrai supporter de vivre cinq mois auprès d’elle, loin de maman !…
Elle tressaillit à cette pensée. Elle aurait voulu oublier l’existence même de lady Graham ; mais son souvenir la poursuivait avec une ténacité obsédante.