Parce qu’il y avait en elle un impérieux besoin de bonheur, parce qu’elle était très vive dans ses sentiments, très aimante, le moindre froissement la faisait souffrir, et elle était trop jeune pour avoir appris déjà à supporter, à dédaigner, — à pardonner aussi !

Sans y prendre garde, elle descendait l’avenue du Bois. Au loin, devant elle, estompée par la brume, se profilait la silhouette fauve des arbres grêles ; et, les dominant, les écrasant de sa majestueuse stature, apparaissait la masse grise de l’Arc de Triomphe que, parfois, les nuages très bas semblaient effleurer.

Dans l’avenue, des voitures plus nombreuses montaient vers le Bois, laissant entrevoir des visages féminins derrière la glace, dans la demi-ombre des coupés, frileusement enfouis dans des fourrures ; ou bien encore, de petites têtes d’enfants, perdus sous des chapeaux d’une invraisemblable grandeur.

A pied, autour de Suzy, les promeneurs passaient aussi. Certains se retournaient pour la regarder encore, tant elle était jolie, animée par l’agitation fiévreuse qui lui donnait un étrange éclat. Et puis si jeune !… protégée seulement par son air de distinction qui avait pris quelque chose de très fier, tandis qu’elle marchait distraite, sans rien voir…

Pourtant, comme ses yeux erraient devant elle, ils tombèrent soudain sur deux pauvres êtres arrêtés au bord du trottoir, deux humbles auxquels nul passant ne prenait garde : un grand vieillard maigre dans des vêtements d’une couleur sans nom, courbé vers une fillette qui pleurait.

La petite était toute menue. Sa figure palote d’enfant pauvre, rougie par les larmes, se contractait dans une grimace drôle et touchante de détresse ; une moue plaintive serrait sa bouche. Sans doute, elle venait de tomber, car sa robe était tachée de boue ; mais ses frêles bouquets de violettes étaient déjà venus reprendre leur place dans son panier, un peu froissés seulement et le vert de leurs feuilles moucheté de terre, par endroits.

Le vieillard se penchait vers elle et, gauche, le geste tremblant et tendre, il s’efforçait de réparer le désordre des vêtements de la petite, remettant droit le châle, la capeline, comme l’eût fait une femme.

Elle le regardait agir, ne pleurant plus, la mine attentive et grave, sa petite main maigre caressant les cheveux du vieillard courbé vers elle.

Suzy s’arrêta involontairement à les considérer, prise d’une grande pitié pour leur solitude et leur misère, étreinte par l’idée que, souvent, ces deux pauvres êtres avaient dû souffrir, serrés l’un contre l’autre, le vieillard bien tendre, et la petite, confiante.

Et dans le souffle de compassion qui passait sur son âme, l’irritation de Suzy disparut.