Oh ! qu’elle lui est devenue chère, Guillemette. Aurait-il jamais cru, deux mois plus tôt, qu’il pût éprouver un pareil supplice parce qu’il la craint en danger ?… Même pour sa sœur, il ne pourrait être plus profondément bouleversé ; il n’aurait, plus violente, cette terreur d’une catastrophe qui domine chez lui tout raisonnement.
A son tour, Mme Seyntis est venue devant la grille… La pensée enfiévrée, une incessante prière aux lèvres, elle regarde dans la nuit avec des yeux que troublent les larmes… Mais la route est toujours déserte. Le vent fait bruire les feuilles. La voix de la mer invisible paraît formidable dans ce grand silence.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi est-ce qu’ils ne reviennent pas ! murmure-t-elle, ainsi qu’une plainte.
— Marie, il faut rentrer. Tu es glacée… Et cela ne sert à rien de demeurer ici !
Elle se laisse ramener, habituée à l’obéissance conjugale. Dans la salle à manger, sur son ordre, le dîner a été servi pour Mademoiselle et les enfants. André, seul, dévore à son ordinaire, fort de sa conviction qu’il s’agit d’une simple panne. La grande pièce, généreusement éclairée, a sa physionomie coutumière. Le domestique, impassible, fait le service. Comme les choses, il conserve sa physionomie de chaque jour.
Ah ! pourquoi ne pouvoir se réfugier dans la bienheureuse confiance qu’il s’agit d’un simple retard !…
Pour obéir à son frère, Mme Seyntis essaie d’avaler un peu de potage ; mais elle a la gorge trop serrée. Ses yeux sont à tout instant sur le grand cartel dont les aiguilles avancent, avancent… Elles ont passé la demie de neuf heures et approchent de dix heures.
René, lui, est ressorti, ne pouvant supporter le décor paisible et familier du home. Une fièvre brûle ses nerfs, lui enlève toute maîtrise sur sa pensée. II ne doute plus d’un accident. Quelle en est la gravité ?…
Voici maintenant que la brume se change en pluie sans qu’il en ait conscience. Il écoute… Il lui semble entendre le grondement lointain d’une auto… Dans la nuit, encore une fois, un feu grandit… Est-ce enfin la voiture que tout son être attend ?… Tant d’autres passent sur ces routes…
Machinalement, il se lance en avant et crie, sans réfléchir :