« Mon ami, depuis des semaines où je redoute ce qui arrive et fais… l’impossible pour l’éviter, je vis dans une telle tension cérébrale, qu’il faut m’absoudre d’être lâche devant le désastre, que rien de mes efforts n’a pu conjurer. René, je te confie ta sœur, les enfants. Va auprès d’eux bien vite. De cœur, merci… et pardonne-moi, quoi que tu puisses avoir à me reprocher…

« Ton vieux frère.

« R. S. »

Machinalement, tout en lisant, René a marché. Il est sur le pont de l’Adour. Devant lui, le fleuve roule doucement, vers la mer, des eaux laiteuses sous le ciel d’automne. Des voitures se croisent ; les passants circulent et le coudoient. Près de lui, sonne le rire d’une gamine qui grignote un fruit. Il tressaille et se reprend à lire cette lettre qui jette en lui une sensation de cauchemar. Est-ce vraiment son beau-frère, l’impassible joueur, qui a écrit les lignes qu’il vient de lire ?

Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que ce krach ?… René n’a pas ouvert un journal depuis dix jours, tandis qu’en insensé, il s’enivrait de Nicole.

Évidemment, il faut une situation très grave pour que Raymond Seyntis s’abandonne ainsi dans une lettre qui dissimule… quoi ? Elle ressemble à un adieu. Une crainte s’incise dans l’esprit de René ; et soudain, le choc violent qu’il subit refait de lui l’homme résolu, d’énergie froide, qui agit sans inutile retour sur lui-même. En quelques minutes, il est à la gare, s’informant de l’heure du train le plus proche ; il télégraphie à son beau-frère pour annoncer son retour, et en attendant la minute où il va pouvoir partir, interroge anxieux les derniers journaux parus.

Là, il trouve les détails qu’il ignorait sur le krach Mariel qui se chiffre par des millions et entraîne la débâcle de plusieurs grandes banques dont les noms ne sont pas encore ouvertement prononcés. Aux dernières nouvelles, une dépêche de Londres annonce le suicide de Mariel.

De Mariel seul… Une détente irraisonnée se fait un moment dans l’inquiétude qui demeure abattue sur René depuis qu’il a lu la lettre de son beau-frère.

Détente fugitive. La crainte qu’il se refuse à préciser tenaille de nouveau sa pensée pendant les heures interminables qui s’écoulent jusqu’au moment où le train l’amène enfin à Paris dans la brume froide d’une matinée d’octobre, où la voiture le dépose devant l’hôtel de la rue Murillo.

Toutes les persiennes ferment les fenêtres. Le somptueux logis a cet aspect morne des demeures dont les hôtes sont absents. Les fleurs des massifs s’écrasent sur la terre humide. Nonchalant, le concierge noie la cour d’honneur sous le jet impétueux de la pompe qu’il dirige sur les pavés.