Et Mme Seyntis — la candeur même ! — serait tout bonnement horrifiée si elle entrevoyait quelle créature déjà compliquée, clairvoyante, pensive, avec d’inconscientes audaces, vit ardemment dans sa Guillemette, élevée selon les sages vieux principes qu’elle a vus régir sa propre jeunesse ; saupoudrée de bons conseils, de catéchismes, — voire même de retraites, au temps du Carême, — de cours sans nombre… Régime qui a procuré à la jeune personne des « clartés de tout » et un étonnant bagage d’idées personnelles, résultant du choix qu’elle a fait parmi les copieux enseignements qui lui étaient prodigués.

— Guillemette, tu te livres à des achats ?

Guillemette tourne la tête et rencontre les yeux bruns, chaudement passionnés, de sa cousine Mme de Miolan qui lui sourient sous l’ombre de la capeline fleurie.

Tout de suite, elle se rapproche de la jeune femme, sans souci de la foule qui les heurte, de l’employé qui, devant elle, s’achemine, tête baissée, vers la caisse. Elle serre la main de Mme de Miolan.

— Je faisais des commissions pour maman. Elle déteste les magasins ; mais j’ai fini.

— Alors, reste un instant avec moi ; j’ai une étoffe de blouse à choisir, tu m’aideras.

Guillemette ne demande pas mieux, d’abord parce qu’elle aime à voir de jolis chiffons ; mais surtout, parce que Nicole de Miolan exerce sur elle cette attraction que les « grandes » possèdent souvent sur les « petites ». Or Nicole est une grande pour Guillemette ; non pas tant à cause de leur différence d’âge, — six ans à peine ; — mais Nicole a traversé des années qui ont accrû la distance. Et Guillemette le sait bien, malgré la prudente discrétion de Mme Seyntis. Elle a fait, envers et contre tous, un mariage d’amour avec un beau garçon, — attaché d’ambassade, célèbre en son monde par ses aventures et folies sentimentales, — qui l’a adorée, puis trompée ; du moins, elle en a la conviction. Volontaire, passionnée, très fière, elle n’a pas pardonné et, orgueilleusement, a prétendu à un droit de représailles. Les scènes ont succédé aux scènes jusqu’au jour où Nicole, sans phrases ni explications, a quitté mari et ambassade, pour venir à Paris demander son divorce.

En attendant qu’elle l’obtienne, elle mène une existence de mondaine, vaguement chaperonnée par son père et sa mère, excellentes et dignes personnes que sa situation désespère, mais qui ont toujours été incapables d’avoir une volonté autre que la sienne. Tous les membres sérieux de la famille déplorent un tel état de choses et se confient, avec émoi, qu’on parle de Nicole bien plus et bien autrement qu’il ne faudrait… Que ne dit-on pas d’une très jolie femme seule, courtisée et qui ne se refuse pas à l’être !…

Aussi, Mme de Seyntis fait-elle des prodiges de diplomatie pour rendre rares les rencontres de sa fille et de Nicole. Comme elle est bonne et soucieuse de pratiquer la charité, elle s’efforce de ne pas trahir son sentiment. Mais Guillemette est bien trop fine pour ne l’avoir pas deviné… C’est pourquoi elle éprouve un léger scrupule à s’attarder avec sa séduisante cousine…

La tentation est trop forte pour qu’elle n’y succombe pas. Après tout, il ne s’agit que de quelques instants à passer ensemble, dans la cohue d’un magasin. Sûrement, sa mère elle-même jugerait la rencontre bien inoffensive !