Celle-ci a beaucoup plus d’assurance ; et à peine assise à table auprès de René, — par les soins diplomatiques de Mme Seyntis, — elle s’est prêtée avec une évidente bonne grâce à la conversation qu’il a entamée avec elle… Par politesse, a décrété, en son for intérieur, Guillemette qui, placée à l’autre extrémité de la table, ne peut entendre leurs paroles.
Est-ce seulement par politesse qu’il poursuit une conversation qu’elle ne laisse pas tomber ? Ses yeux ont une expression attentive et un peu étonnée ; comme s’il ne s’attendait pas aux paroles qu’elle lui dit. Que peut-elle bien lui raconter ? Elle parle, très sobre de gestes. Quand elle sourit, la régularité de ses traits s’éclaire agréablement et Guillemette, qui l’observe, songe que si elle était mieux coiffée, l’ombre des cheveux adoucissant le large dessin du front, s’il y avait un peu plus de grâce capricieuse dans sa toilette, moins de raideur dans la taille, Louise de Mussy ferait, en somme, une jolie femme.
Est-ce que l’oncle René devinerait cela, malgré l’austérité de ses goûts ?
Guillemette est agacée d’être étrangère à leur conversation. Tout à coup, son oreille arrête au passage les mots « patronage… moralisation du peuple, écoles ménagères… »
Ah ! les voilà bien, les vrais sujets qui peuvent captiver l’oncle René !… Lui qui aime les jeunes filles sérieuses et a en abomination les poupées de salon, comme il dit ; les créatures futiles vivant avec le misérable désir d’être heureuses ; sans but idéal dans toutes leurs actions, qui se passionnent pour les êtres et les choses, sont tristes ou gaies sans que les gens pondérés puissent s’expliquer pourquoi…
Depuis huit jours, Guillemette a entendu causer sa mère et son oncle ! Elle est édifiée sur les idées de René quant aux mérites qu’il souhaite trouver dans sa future épouse. Sûrement, celle-ci devra être de ces femmes admirables qui veillent sur les comptes de la cuisinière et le linge du blanchisseur, font des confitures, savent raccommoder les bas, conduisent leurs enfants au cours, après les avoir fait travailler, etc., etc…
Tous ces mérites, pourtant ! Nicole ne les possédait guère ; et cela n’a pas empêché qu’il ne fût follement amoureux d’elle !… Il est vrai que l’expérience a pu l’éclairer.
Une soudaine mélancolie s’abat sur Guillemette qui se sent une créature très inférieure et s’abîme sous le poids de son humilité. De nouveau, elle considère la pluie qui cingle les vitres et écoute, la pensée vague, les propos qui s’échangent autour d’elle. M. de Mussy parle propriétés, chasses, élevage, avec son père résigné ; sa mère, dont les yeux glissent assez souvent vers René et Louise de Mussy, entretient Mme de Mussy de la désolante crise religieuse où la France se trouve jetée, et toutes deux gémissent que le pays va à sa perte, le clergé à la misère, les fidèles à l’échafaud, car un nouveau 93 est fatal.
Guillemette s’ennuie horriblement ! Tant de fois déjà, elle a entendu à la table de sa mère les mêmes lamentations !… Elle voudrait que le déjeuner fût fini, que tous les de Mussy fussent « remballés » vers leur château et qu’elle-même ait recouvré sa précieuse liberté. Elle est fâchée après l’oncle René — son ami ! — qui ne lui envoie pas le moindre coup d’œil de compassion. Elle envie Mad et André qui jabotent à voix basse et Mademoiselle, qui a le droit de rester silencieuse, alors qu’elle-même doit se débattre avec le mutisme effaré de Clotilde de Mussy.
Ah ! enfin, le déjeuner est achevé… Et la pluie ne tombe plus…