Il la regardait avec une sorte d’avidité, le visage plus creusé encore, une contraction douloureuse autour des lèvres, n’entendant même pas, j’en suis certain, les mots de sympathie profonde qui me venaient pour lui. Un silence est de nouveau tombé entre nous, si absolu, que m’arrivait très fort le bruit des gouttes de pluie ruisselant des branches sous le ciel éclairci… Puis tout à coup, la voix fraîche d’Arlette s’est élevée, coupée par un éclat de rire. Le docteur a tressailli. Sans un mot, il a refermé le portefeuille. Et il m’a dit, avec son même sourire d’indéfinissable amertume :
— Je dois vous paraître bien faible, n’est-ce pas ? et bien étrange aussi de me laisser de la sorte dominer par les souvenirs… d’autrefois, alors que je me suis créé une nouvelle existence… Mais, à mesure que l’on approche de sa fin, on aime à retourner en arrière, vers le temps, le beau temps de la jeunesse !… Et, d’une minute à l’autre, ma fin peut venir… J’ai, au cœur, un mal avec lequel je ne vivrai plus de longues années… Moi, médecin, je ne puis m’illusionner…
Il s’est arrêté une seconde ; puis, changeant de ton, il a achevé :
— J’ai été très heureux de vous voir, comme je le serai de revoir madame votre sœur. Si votre soirée est inoccupée, voulez-vous nous faire le plaisir de nous la donner ? Dînez avec nous. Je regrette que Mme Morgane soit à Châteaulin, dans sa famille, pour quelques jours encore, car, ni Arlette ni moi nous n’entendons grand’chose aux réceptions ; mais vous voudrez bien excuser la simplicité de la nôtre…
J’allais répondre. Je n’en ai pas eu le loisir.
La porte du cabinet s’était ouverte devant une svelte petite personne qui, ayant entendu l’invitation, s’écriait, d’un accent où la prière et le commandement s’amalgamaient de la façon la plus drôle :
— Oh ! oui, monsieur, restez, ce sera si amusant !
Puisque c’était « si amusant » que je vinsse, j’aurais été tout bonnement un trouble-fête en me dérobant à l’invitation de M. Morgane, appuyée avec tant de chaleur par ma cousine Arlette. Je suis seulement retourné à l’hôtel pour quitter ma tenue de touriste malmené par un orage. Puis, comme Mlle Arlette avait pris la peine de me le recommander, je n’ai pas tardé beaucoup à reprendre le chemin de la maison.
Quand je suis arrivé, elle arpentait le jardin d’un air de souveraine dans son royaume, et, après m’avoir accueilli avec le plus charmant des sourires, elle m’a glissé d’un ton plein d’insinuation :
— Voulez-vous que nous restions dans le jardin ? On y est si bien !