Comme il venait de rappeler les jours où, toi et lui, vous rencontriez souvent, il m’a dit tout à coup avec un sourire triste :
— Votre sœur ne me reconnaîtrait pas. La vie a fait de moi un vieillard avant l’âge. Dès le début de mon existence d’homme, j’ai été frappé par un coup dont je n’ai pu jamais me remettre.
A son accent, j’ai deviné qu’il faisait allusion à la mort de sa jeune femme. Il est resté un moment silencieux, le regard perdu dans quelque vision intérieure… Moi, je pensais à ce que tu nous avais raconté, il y a quelques jours, du mariage du docteur Morgane avec ta cousine, Reine de Pazanne. Aucune fortune ni d’un côté ni de l’autre, n’est-ce pas ? mais un mariage d’amour, qui fit deux heureux pendant quelques années à peine. Je pensais aussi à cette seconde union du docteur à laquelle il s’était décidé, dis-tu, pour que la petite Arlette ne se trouvât pas abandonnée, tandis que son père était absorbé par ses malades. Non pas un mariage d’amour, celui-là ; je puis en jurer sans avoir vu la deuxième Mme Morgane. Il est vrai que j’ai entendu parler d’elle !
Le docteur a repris soudain :
— Vous n’avez pas connu la mère d’Arlette ? Vous étiez un enfant quand elle s’est mariée !
— Mlle Arlette lui ressemble ?
— Non pas de traits, peut-être… Mais, dans son ensemble, elle est pour moi la vivante image de sa mère… Vous allez en juger. Avec votre présence, il me semble, mon Dieu ! que le passé ressuscite un instant… Cette résurrection m’est terriblement douloureuse, et pourtant elle m’apporte aussi une joie inattendue dont je vous remercie !
Il a pris, dans un tiroir fermé de son secrétaire, un portefeuille, l’a ouvert et l’a tendu vers moi, sans le quitter, sans en détourner les yeux ; et j’ai vu, sur une miniature, une adorable tête brune, des yeux étincelants, une bouche d’enfant comme celle d’Arlette, des épaules rondes émergeant d’un nuage de draperies blanches…
Le docteur m’a indiqué, la voix brève :
— L’année de notre mariage !… Elle était coiffée ainsi, habillée de blanc ainsi, la première fois que je l’ai vue… C’est l’image d’elle que j’aime le plus à revoir !