— Pour avoir l’honneur, mademoiselle, de me présenter à vous comme votre cousin, Guy de Pazanne…
— Mon cousin !!! Vous êtes mon cousin ? Quel cousin ? Pas de Châteaulin, parce qu’alors vous sériez cousin de ma belle-mère, mais pas de moi… Oh ! non, pas de moi !
Pourquoi diable me parlait-elle de Châteaulin ? Mystère ! A tout hasard, je répondis :
— Non, pas de Châteaulin, de Paris. Je suis de passage seulement à Douarnenez, et ma sœur, Mme Chausey, y arrive après-demain avec ses filles. La connaissez-vous au moins de nom ?
Je me faisais positivement l’effet d’un intrus, d’un de ces cousins de fantaisie qui surgissent dans les comédies ; et une terrible envie de rire me prenait à la gorge devant l’air effaré de la grosse bourleden, d’Yves et de Corentin, mes cousins aussi, mais qui ne ressemblaient en rien à leur délicieuse petite sœur. Je ne sais quelles pensées s’agitaient dans sa cervelle de fillette ; mais, les dieux en soient loués ! elle paraissait avoir accepté déjà tout simplement, comme je le lui offrais, ce parent inconnu trouvé sur une route pendant un orage, quand, sur le seuil du vestibule, une grande silhouette se détacha, celle du docteur lui-même. Dans le trouble de cette présentation impromptu, nous ne l’avions pas entendu approcher. Avant que j’eusse pu articuler un mot, Mlle Arlette avait bondi vers lui, s’était pendue à son cou d’un mouvement caressant et s’écriait :
— Oh ! père, figurez-vous une chose très drôle ! Monsieur m’a prêté son parapluie ; il s’appelle M. de Pazanne, et il est notre cousin !
— Monsieur qui ?… Qu’est-ce que cette histoire ? fit le docteur, abasourdi.
Je m’avançai, recommençant une présentation sérieuse au docteur, nommant mes tenants et mes aboutissants, ressaisi de la crainte que cet homme, de physionomie très intelligente, de visage triste et fatigué sous les cheveux presque blancs, que cet homme ne me prît pour une façon d’aventurier, désireux de s’introduire dans son home. A Paris, j’eusse, il est probable, éveillé cette crainte peu flatteuse ; mais, à Douarnenez, l’on est plus confiant et plus hospitalier. Le docteur ne douta pas de mon identité, se souvint de toi, Louise, de moi-même au temps où j’étais un peu plus jeune que le grand Yves, me tendit la main et, finalement, m’ouvrit, non la porte du sanctuaire, mais celle de son cabinet, une grande pièce dont le bureau était encombré de papiers et de livres. Les deux garçons avaient disparu ; Mlle Arlette, seule, était entrée à notre suite et, bien vite, s’était pelotonnée près de son père, comme une jeune chatte câline ; mais il sentit aussitôt qu’elle avait sa chevelure et sa robe trempées, et, bien qu’elle trouvât « que ça ne lui faisait rien d’être mouillée », il l’envoya vite se sécher. — Et avec quel accent de sollicitude tendre !
Nous restâmes tous les deux dans la vaste pièce assombrie par l’orage, et le docteur, comme si c’eût été pour lui une douceur extrême, se mit à me parler du passé, du temps où toi, Louise, étais si liée avec sa jeune femme, qu’il paraît avoir adorée, comme il adore aujourd’hui le seul enfant qu’elle lui ait donné, son Arlette. Les autres, les deux garçons et sa seconde fille, en ce moment à Châteaulin avec Mme Morgane, il les aime, je n’en doute pas, mais autrement ; Arlette doit être la seule vraie joie de son existence. On le devine rien qu’à la façon dont il la suit des yeux. Elle seule paraît avoir le pouvoir d’éclairer la sombre expression de ses traits.
Dans son second mariage, il n’a pas l’air d’avoir rencontré le parfait bonheur ; à chaque instant, un mot dans sa conversation trahit, en lui, une effrayante intensité de désespérance, de scepticisme et d’amertume. Il donne l’impression d’un homme qui aurait un jour été frappé d’une blessure inguérissable dont il garderait le secret, mais qui le minerait peu à peu, lentement et sûrement. Son visage pâle et creusé m’aurait à lui seul paru révélateur ; une parole de lui a confirmé mon sentiment.