— Personne ne me l’a raconté… J’ai entendu qu’on vous le disait.

— Qui « on » ? Mlle d’Estève ?

J’ai baissé la tête, ne pouvant articuler une parole.

— Et vous avez cru qu’elle disait la vérité ? Répondez, Arlette… je vous en prie !

— Pourquoi ne l’aurais-je pas cru ? Auprès d’elle, je comprends bien que je ne suis qu’une créature insignifiante, bonne à vous amuser quelquefois, voilà tout… Je comprends que j’ai tout juste, comparée à elle, la valeur d’une poupée, que je dois vous paraître un bébé souvent ennuyeux et stupide… Avant de l’avoir entendue parler de moi, je n’y pensais pas ; mais, maintenant, je ne me fais plus d’illusion !

C’était plus fort que toutes mes résolutions de courage ! A mesure que je parlais, j’étais plus pénétrée de mon indignité, et mes larmes ont jailli : je me sentais tellement pareille à un pauvre chiffon digne d’être mis de côté ou renvoyé à Douarnenez ! J’ai vite attrapé mon mouchoir pour y cacher mes yeux, mais, au passage, il a arrêté mes mains et les a enfermées dans les siennes, comme le jour où il m’avait grondée à propos du livre. Il était resté une seconde silencieux, me regardant avec une expression que je voudrais lui voir toujours, et qui me pénétrait, bienfaisante, jusqu’au fond de l’âme ; puis il a dit très doucement :

— Oh ! la folle petite fille qui se tourmente pour des billevesées, qui ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est pour ceux qui l’entourent !…

Quelque chose dans sa voix, autant que dans ses paroles, a emporté soudain mon chagrin, et j’ai murmuré passionnément :

— Guy, n’admirez pas autant Mlle d’Estève !…

— Mais où avez-vous pris, enfant, que je l’admirais ?