— Ils sont toujours ainsi quand un étranger leur adresse la parole. C’est qu’ils ne sont pas encore familiarisés avec l’impitoyable joug de la civilisation. J’ai pour principe qu’il faut laisser pousser les enfants comme l’herbe des prairies, en pleine liberté, afin de leur former de solides tempéraments. Les miens, jusqu’à l’âge de six ans, ne seront contraints en rien !

— Et ensuite ? interrogea Mme Chausey qui, avec sa bonne humeur habituelle, prenait l’aventure par le côté plaisant. Ce gros homme, prétentieux et sot, qui n’aurait pas sa nièce, l’amusait beaucoup.

— Ensuite, madame, comme vers six ans la raison leur vient…

— Je croyais que c’était sept ans, l’âge de la raison ? glissa Arlette, malicieuse.

Mais M. Amelot n’entendit point, ou jugea indigne de lui de relever cette remarque frivole, et il continua, imperturbable :

— Vers six ans, la raison leur vient… et alors commence le véritable rôle des parents, un rôle d’une gravité qui m’effraye et que je me reconnais peu digne de remplir seul !…

Un imperceptible silence répondit à cette déclaration faite avec solennité, et Mme Chausey, pour détourner la conversation, demanda, se mettant à l’unisson :

— Et vous n’avez qu’à vous louer, monsieur, de ce mode d’éducation ? Comme je suis destinée à être grand’mère en un temps plus ou moins prochain, je me plais à recueillir l’opinion des personnes compétentes en la matière.

Arlette jeta un coup d’œil surpris sur sa tante et un autre, peu flatteur, vers les deux phénomènes qui grognaient sourdement à l’unisson pour décider « le père chéri » à les emmener voir le chameau. Mais le « père chéri » n’y songeait guère. Flatté de la question de Mme Chausey, il répondait très empressé :

— Madame, cette éducation est parfaite, car elle permet à la nature des enfants de s’épanouir librement…