— Vous lisez beaucoup, monsieur ? interrogea Mme Chausey, surprise.
— Non, pas beaucoup, car je n’aime que les lectures sérieuses et je méprise les romans, qui ne sont tous qu’un assemblage d’inepties… Mon plus grand plaisir est de lire notre journal, le Progrès angevin. Il est admirablement renseigné sur toutes les nouvelles du pays et rempli de conseils excellents en matière d’agriculture… Ainsi l’année dernière, quand les fourrages…
Personne ne sut jamais ce que M. Amelot allait dire des fourrages, car une violente querelle venait de s’élever entre les deux phénomènes ; Félix tirait avec rage une mèche de Pauline qui, des pieds et des mains, tentait de se délivrer. M. Amelot laissa l’infortunée bonne se débrouiller comme elle le pourrait entre les deux combattants, et, comme Arlette se levait d’un mouvement instinctif pour les séparer, il l’arrêta avec un sourire de condescendance :
— Ne vous dérangez pas, mademoiselle ; ils se disputent très souvent ainsi. Je ne m’y oppose pas. Les querelles forment le caractère. Je n’interviens que dans les grandes occasions, quand leur bonne ne sait vraiment plus qu’en faire. Je n’aurais d’ailleurs pas le temps de rétablir, en toute occasion, la paix entre eux, car je passe la plus grande partie de la journée à surveiller mes terres !…
Sa voix devint si pompeuse quand il prononça ces mots : « mes terres », qu’involontairement Mme Chausey et Arlette échangèrent un coup d’œil malicieux, tandis que M. Amelot achevait du même ton :
— Ma propriété est une des plus vastes du département. Si je l’avais voulu, j’aurais pu être nommé député aux dernières élections, puisque…
Et il eut un ronronnement satisfait :
— Puisque je suis une autorité dans le pays. Mais j’avoue que je ne me sentais pas le courage d’accepter la vie fiévreuse des hommes politiques… Je n’appartiendrai jamais qu’à mes enfants et à la femme qui voudra bien accepter une tâche maternelle auprès d’eux !
Cette fois, les sourcils de Mme Chausey se froncèrent légèrement à cette allusion intempestive, et elle eut un coup d’œil inquiet vers sa nièce. Mais Arlette n’avait rien entendu. Attentive, elle regardait dans la profondeur verte d’une allée où avançait un homme grand et mince. Puis une joyeuse exclamation lui échappa :
— Oh ! tante, je ne me trompe pas ! Voilà Guy ! c’est Guy !