D’ailleurs, elle ne songeait même plus à cet inconnu, amené par le hasard, croyait-elle, sur sa route. Une seule pensée maintenant l’occupait toute. En effet, le lendemain même de l’entrevue au jardin d’hiver, Mme Chausey avait reçu une lettre de Mlle Malouzec lui annonçant que le docteur, qui s’était prodigué durant l’épidémie, subissait une crise tellement grave de sa maladie de cœur, que l’issue en était à redouter et que le prompt retour d’Arlette paraissait nécessaire. De toutes façons, sa présence ferait du bien à son père, qui avouait, à cette heure, avoir beaucoup souffert de la séparation exigée par lui. Mlle Catherine terminait en priant Mme Chausey de préparer Arlette à ce retour soudain, ajoutant qu’elle-même lui écrivait pour lui dire que, appelée à Paris par des affaires, elle la ramènerait à Douarnenez.

Puis, deux jours plus tard, était arrivée une dépêche de Mlle Catherine. L’état du docteur demeurait très grave, il pouvait être emporté dans une crise, et la vieille demoiselle venait en hâte chercher Arlette.

Elle avait été bien saisie, la pauvre petite, par ce brusque rappel, en dépit de toutes les précautions dont l’avait enveloppé l’affection de Mme Chausey, qui n’avait pas eu le courage de lui révéler le véritable état de son père. Aussi montrait-elle, à la seule idée de le revoir, une joie qui bouleversait le cœur compatissant de Mme Chausey. Pourtant, chose bizarre ! dès la minute où celle avait appris qu’elle allait s’éloigner, toute sa rieuse animation était tombée. Une impression de déchirement la meurtrissait chaque fois que lui revenait l’idée du départ si prochain, sans retour peut-être… Ainsi, elle était achevée sa vie heureuse dans ce milieu où elle avait été si affectueusement accueillie ! Elles étaient finies les délicieuses soirées de musique avec Guy, leurs longues causeries, leurs promenades !…

Et, de plus, voici qu’une anxiété subite la poignait. Mlle Malouzec venait d’arriver. Elle avait consenti, ne devant passer qu’une nuit à Paris, à descendre chez Mme Chausey, et, passionnément, Arlette la questionnait sur son père, étonnée, vite inquiète des réticences qu’apportait la vieille demoiselle dans ses réponses, surtout de l’expression grave de sa physionomie.

— Mademoiselle, parlez-moi davantage de père… Je ne sais pour ainsi dire plus rien de lui, maintenant. Ses lettres sont à peine des billets !

Mlle Malouzec hésitait, cherchant à atténuer le coup qu’elle allait porter à l’enfant.

— Il a été très occupé tous ces temps-ci, ma petite fille… et, de plus… il est souffrant…

— Souffrant ?… Pourquoi me dites-vous cela avec ce ton ?…

— Mais, Arlette, je te le dis avec mon ton habituel. Je ne peux pas te déclarer gaiement que ton père est malade !

Elle se dressa, les prunelles agrandies :