Comment donc s’était-elle ainsi emparée de lui, le clubman sceptique et blasé, insouciant, soigneux toujours d’échapper au moindre joug ?… Qu’avait-elle fait pour lui laisser cette irrésistible soif d’entendre parler d’elle ?… Comment, de loin, le gardait-elle ainsi, lui emplissant l’âme d’une tendresse mystérieuse et émue pour elle, d’un désir de la protéger, en ce moment surtout où il la savait attristée et inquiète ? L’avait-elle donc grisé par le seul parfum de sa fraîche jeunesse ?… Jamais, non plus, il n’aurait imaginé qu’il pût attendre avec cette anxiété, presque douloureuse, les nouvelles que Mme Chausey et ses filles recevaient d’elle, avec cette peur d’apprendre que le coup redouté l’avait frappée dans son père.

Et voici que, depuis plus d’une semaine, elle n’avait pas écrit, ne répondant même pas aux lettres que lui adressait Mme Chausey, tourmentée de son silence. Guy, jetant un regard sur le calendrier posé sur son bureau, compta les jours… Il y en avait douze qu’il ne savait plus rien d’elle. Qu’arrivait-il ?… Était-elle souffrante à son tour ?… Ou bien Mme Morgane avait-elle jugé à propos d’interrompre la correspondance de sa belle-fille avec la famille qu’elle avait à Paris ? Vraiment, Guy ne savait plus qu’imaginer…

Enfin peut-être, ce jour-là même, Mme Chausey avait-elle reçu une lettre… Trois heures !… Il avait quelque chance de trouver encore sa sœur chez elle.

Mais quand il atteignit le seuil de l’hôtel et demanda si elle recevait, il apprit qu’elle était au Palais de glace, avec Madeleine, et avait recommandé qu’on l’en avertît s’il venait.

Au Palais de glace ! Quels joyeux après-midi il avait passés là avec Arlette ! et, en y entrant pour chercher sa sœur, il eut soudain, vivante dans son souvenir, l’image de l’enfant rieuse, si jolie, campée sur ses patins, sa silhouette fine découpée par le costume sombre d’hiver. Le décor était resté le même ; les mêmes couples élégants glissaient sur la glace à reflets bleus, mais Guy ne les regarda pas ; il aimait mieux revoir dans sa pensée les yeux et le sourire ravis de la petite Arlette quand il l’entraînait sur la glace, si légère qu’il ne sentait même pas l’effleurement de son corps léger. Quelle joie de vivre s’échappait alors de tout son être jeune !…

— Tiens ! Pazanne… tu ne patines pas ?

— Non, pas aujourd’hui.

Il serra distraitement la main amie tendue vers lui.

— Tu viens en spectateur ? Eh bien, tu ne t’ennuieras pas… Il y a là une poignée de jolies femmes, à commencer par Mlle d’Estève… Tu n’es donc plus au rang de ses adorateurs ?… Pazanne, mon vieux, tu deviens inconstant…

Il eut un haussement d’épaules et demanda :