— Je l’aime comme je n’ai aimé aucune femme !

Machinalement, il se leva et fit quelques pas dans le wagon, bouleversé par l’aveuglante clarté de cette révélation qui, tout à la fois, le ravissait et l’effrayait… Aimer Arlette !… Depuis des semaines, il en avait la conscience inavouée, devant le vide que lui laissait son départ de Paris, devant son âpre besoin d’entendre parler d’elle, devant la joie obscure qui l’avait saisi à la seule pensée de la revoir à Douarnenez où elle l’appelait.

Mais, après ?… L’aimait-il assez pour lui offrir sa vie entière, pour arriver au mariage qu’il avait toujours redouté ? Sa pensée aiguë fouillait dans son souvenir, y évoquant des visages de jeunes filles que sa sœur avait souhaité de lui voir épouser — et plus séduisante que la plupart, la belle Jeanne d’Estève… Eh bien, ni les unes ni les autres n’avaient eu sur lui un atome de la puissance avec laquelle Arlette le possédait, par le seul pouvoir de sa jeunesse vraie, de ses ignorances délicieuses, de sa fraîcheur d’esprit et d’âme qu’il n’avait rencontrées chez nulle autre, et dont il avait goûté le charme inconnu dès leur première rencontre… Oh ! la faire sienne, la garder contre les misères qui viennent des hommes, lui donner tout son amour et, en échange, recevoir d’elle le don de son jeune cœur, que nul — sauf son père — n’avait jamais possédé !

C’était un rêve sans nom qu’il faisait là, tellement exquis qu’il en eut peur, hésitant à se laisser envelopper par la clarté d’aurore levée tout à coup sur sa vie. Une crainte sourde, d’ailleurs, l’envahissait de céder à une fantaisie de dilettante en allant vers cette petite créature si neuve qui, par cela même, l’attirait étrangement, et, par une sorte de scrupule de conscience, il murmura :

— J’attendrai la lettre du capitaine, concernant la situation d’Arlette, avant de prendre aucune décision ; surtout, pour parler à Louise…

Mais, en lui-même déjà, il savait qu’une heure viendrait où, ses dernières hésitations vaincues, il viendrait, infiniment heureux de sa défaite, supplier la petite aimée de lui confier sa jeune vie…

Il attendit plus longtemps qu’il n’avait prévu la lettre qui devait, selon sa volonté, décider de sa destinée. Il attendit une longue quinzaine, durant laquelle il put se rendre compte de ce que l’enfant était devenue pour lui… Comme un étranger, il se mouvait maintenant dans son milieu habituel, tout l’intérêt de son existence tendu vers le petit coin de Bretagne où elle vivait, et l’idée qu’elle y souffrait sans qu’il fît rien pour elle lui était plus intolérable à mesure que les jours passaient… Tout juste avait-il su quelque chose d’elle par les lettres d’affaires du capitaine, comme lui membre du conseil de famille, par les courts billets, tout palpitants de sanglots, qu’elle avait écrits à Mme Chausey et à Madeleine…

Enfin, un matin, dans son courrier, il aperçut une lettre dont la haute écriture avait une allure un peu gauche, et, rejetant de côté toutes les autres, il l’ouvrit. C’était bien celle qu’il avait tant souhaitée, mais écrite par Mlle Catherine, qui, avec sa franchise ordinaire, lui expliquait tout de suite pourquoi elle était, cette fois, sa correspondante :

« Cher Monsieur,

« Voici, enfin, les affaires de l’enfant un peu débrouillées ; et j’ai préféré venir vous en parler moi-même, car il est certaines questions que les femmes — sans vouloir offenser mon frère — traitent mieux que les hommes, quand le sentiment doit s’y mêler. D’abord, vous verrez dans les papiers ci-joints que l’enfant ne possède guère aujourd’hui plus de cinq cents francs de rente. Tout le reste a été englouti dans la faillite Le Goanec. Mme Morgane le sait maintenant ; et, ma parole, je croirais volontiers qu’elle en triomphe ! Elle avait offert de garder Arlette chez elle, mais en des termes si gros de menaces pour le bonheur et même la tranquillité de la petite, que nous avons rejeté ses propositions, nous conformant ainsi, mon frère et moi, au désir de son pauvre père, qui exigeait qu’elle demeurât auprès de nous ; j’ajoute, moi, si aucun autre meilleur avenir ne se présente pour elle. Maintenant, cher Monsieur, comme vous et Mme Chausey vous représentez la famille de l’enfant, nous avons jugé que nous devions avoir votre assentiment pour l’installer auprès de nous, définitivement, comme notre fille… Ce qui serait pour nous une joie que nous n’avions jamais rêvée. C’était, je vous le répète, le désir même du docteur ; car il souhaitait qu’elle continuât à mener la vie très simple à laquelle elle est accoutumée et qui, probablement, demeurera la sienne.

« Peut-être madame votre sœur, qui est très bonne, penserait-elle à recevoir l’enfant près d’elle ? Eh bien ! j’ai réfléchi à cette perspective ; j’en ai causé avec mon frère, et, devant ma conscience, je vous dis que cette solution ne me paraîtrait pas trop bonne pour Arlette, qui, après avoir goûté à votre luxe, s’habituerait peut-être difficilement à l’intérieur très modeste qu’elle aura forcément si elle se marie. Car, je ne me fais pas d’illusions ; les hommes fortunés n’épousent que les femmes qui le sont comme eux. A Douarnenez, l’enfant trouvera, je l’espère, quelque brave garçon qui se contentera de la petite fortune que nous lui assurerons, et j’ai la ferme conviction qu’elle pourra être aussi heureuse que le désirait son père. Vous pouvez être bien sûr, Monsieur, ainsi que Mme Chausey, que nous ne lui laisserons pas oublier sa famille de Paris. Mais, croyez-en ma vieille expérience, il est mieux qu’elle ne quitte pas son pays ; il vaut mieux (je vais être bien franche) qu’elle ne s’attache pas trop à vous, Monsieur Guy, et que son imagination de fillette n’ait pas l’occasion de mettre une importance qui n’existe pas, dans l’intérêt fraternel que vous avez la bonté de lui témoigner…

« Voilà, Monsieur, tout ce que j’avais à vous dire. J’espère que vous partagerez notre façon de juger et y verrez seulement une preuve de l’extrême affection que nous portons à la chère petite Arlette. »

Guy laissa retomber la lettre et sourit.