XIII

Maintenant, Yves Morgane se reposait de la vie dans la paix suprême d’un petit cimetière breton, et Guy revenait vers Paris. Non, certes, qu’il en eût le désir. Mais Mme Morgane avait jugé avec tant de malveillance son affection pour Arlette et le confiant abandon par lequel elle y répondait, que, pour ne pas nuire à l’enfant, il s’était résigné à quitter Douarnenez sans attendre, comme il le souhaitait, que l’examen des papiers d’Yves Morgane eût éclairci la situation future d’Arlette. Mlle Catherine elle-même le lui avait vivement conseillé, et il savait pouvoir s’en rapporter à son bon sens et à sa prévoyance.

Donc, il était parti, les funèbres cérémonies terminées. Le train de nuit l’emportait vers Paris, seul dans son wagon, hanté par la vision d’une petite figure pâle comme celle d’une Vierge de cire, de deux grands yeux brillant d’un éclat de fièvre, des yeux qu’il avait connus étincelants de gaieté, et qu’il ne pouvait plus revoir qu’avec leur expression de douleur sombre et passionnée, tout pleins, en même temps, d’une sorte de mystérieuse épouvante devant cet au delà entrevu pour la première fois de tout près.

Mais, en cet instant surtout, il avait, vivante dans tout son être, la dernière et poignante image qu’il emportait d’elle, quand, au moment même où il allait partir, exaspéré d’avoir dû lui adresser son dernier adieu sous l’œil méchant de Mme Morgane, elle était arrivée chez Mlle Malouzec, affolée par la scène violente que venait de lui faire sa belle-mère. Brutalement, Mme Morgane, qu’irritait l’intérêt général témoigné à Arlette, lui avait lancé au visage, avec l’affirmation de ses droits sur elle, la révélation de la pauvreté que lui avait léguée son père et qui la livrait à la charité de son entourage ; et l’enfant, révoltée devant les paroles impitoyables qui s’abattaient sur son malheur, s’était enfuie pour venir chercher un refuge auprès de ses vieux amis, — jetée aussi vers leur maison par l’espoir instinctif que Guy serait encore là… Et lui, elle était sûre qu’il ne permettrait pas qu’on la torturât ainsi davantage !

Il était encore là, et, avec une autorité tendre et compatissante, il s’était efforcé de calmer l’enfant éperdue, qui lui répétait tout bas, comme une plainte :

— Oh ! Guy, pourquoi partez-vous ?

Et pourquoi, après tout, était-il parti, après lui avoir promis, il est vrai, de revenir bientôt ?… Maintenant, un regret aigu le poignait à la seule pensée que, s’il l’avait voulu, il eût pu encore, à cette heure, être là-bas auprès de la petite aimée, à l’entourer de cette atmosphère d’affection qui, seule, engourdissait un peu son chagrin désespéré…

— Mais je suis fou d’être parti ! gronda-t-il tout bas. J’aurais dû rester à n’importe quel prix, sans m’inquiéter même de l’existence de Mme Morgane ! J’aurais dû rester près d’elle… ou bien l’emporter !…

Oui, l’emporter !… Pouvoir l’entendre, lui parler, rencontrer son regard d’enfant, si pur et si passionné !… Oh ! l’avoir en cette minute, blottie confiante à ses côtés, pour qu’il pût encore lui murmurer les mots que l’on a pour les êtres chers, quand ils souffrent…

Il tressaillit à cette seule évocation… et soudain, alors, la vérité, devant laquelle il se dérobait depuis des semaines, lui apparut en pleine lumière — la lumière qui illuminait la Terre promise… — Lui, le clubman railleur et blasé, il aimait avec le meilleur de lui-même cette enfant que le hasard avait jetée dans sa vie et qui semblait y être entrée pour n’en jamais plus sortir. Est-ce qu’il pouvait se le dissimuler davantage ? A cette heure, le cri de tout son être, c’était de la voir, de la retrouver, de la garder pour ne plus la perdre jamais… Et l’irrésistible aveu lui en jaillit des lèvres :