— Louise, je t’en prie, tais-toi. La surprise t’empêche de mesurer tes paroles, et ce ne sont pas de celles que je puisse entendre, en ce moment surtout…

Le ton de Guy était si absolu que Mme Chausey comprit qu’elle se trouvait en présence d’une sérieuse résolution d’homme.

— Enfin, Guy, d’où t’est venue une pareille idée ? Pourquoi veux-tu épouser Arlette ? Pourquoi ?

Un sourire détendit les traits de Guy.

— Parce que je suis aussi faible et aussi égoïste que tous les autres hommes et désire ardemment être heureux ; parce que je sais pouvoir l’être par Arlette seulement, que j’aime…

— Tu aimes Arlette ? Tu l’aimes… d’amour ? A lui sacrifier ta liberté dont tu étais si jaloux ?… Allons donc !… Tu crois que tu l’aimes, voilà tout. Elle t’a amusé d’abord… Tu l’as trouvée séduisante par sa naïveté, parce qu’elle ne ressemblait pas aux femmes que tu avais l’habitude de rencontrer. Puis, tu t’es davantage encore attaché à elle en la voyant souffrir… Tu as eu pitié d’elle, la sachant pauvre… Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour briser tout ton avenir…

Les lèvres de Mme Chausey tremblaient d’émotion, et elle s’arrêta, la voix étouffée, sans détourner les yeux du visage sérieux de son frère.

— J’aurais pensé, au contraire, Louise, que c’étaient là de grandes raisons… Mais tu te trompes en supposant que je désire, par compassion… faire ma femme d’Arlette. Je ne suis ni un saint, ni un héros, et, par charité, je ne me sentirais pas capable de sacrifier ma vie à une enfant que je plaindrais seulement… Je veux épouser Arlette parce qu’elle m’est chère infiniment, parce qu’elle réalise mon rêve : épouser une vraie jeune fille candide, ignorante des laideurs de notre pauvre humanité, dont je serai le premier maître, dont aucun homme n’aura défloré l’âme toute blanche !

— C’est par dilettantisme alors que tu veux l’épouser ? interrompit-elle, du même ton violent et contenu.

— J’en ai eu peur un instant… Maintenant, je suis sûr que non… Je sais trop à quel point je lui suis absolument dévoué et combien son bonheur m’est précieux. Louise, si je te disais que je souhaite devenir le mari de Jeanne d’Estève, tu ne t’élèverais pas de même contre mon projet !