— Naturellement ! Tu ferais un mariage convenable… Tu épouserais une femme appartenant à la même société que toi, de même éducation, de même fortune…
Une exclamation sourde échappa à Guy :
— Ah ! le voici enfin franchement donné, le vrai motif de ton opposition !… Ainsi, pour toi aussi, Louise, un mariage est en somme une affaire d’argent. Que le sac de chacun des fiancés soit bien rempli, c’est tout ce que tu trouves à souhaiter… Je voudrais faire ma femme de n’importe quelle poupée de salon, fût-elle même déjà une coquette abominablement expérimentée, mais, en revanche, bien dotée, tu t’inclinerais charmée et serais la première à m’engager à conclure… l’affaire. Et si tu repousses Arlette, que tu disais aimer et vouloir traiter comme ta fille, c’est uniquement parce qu’elle n’est pas une héritière !…
— Guy, tu es dur ! interrompit Mme Chausey, dont les yeux s’étaient remplis de larmes.
Il y avait bien du vrai dans les paroles de son frère ; mais elle avait son excuse. Pour lui elle avait toujours eu une ambition de mère ; et voici qu’il se fermait toute chance d’un brillant avenir en prétendant consacrer sa vie à une enfant sans fortune, délicieuse, elle le reconnaissait, mais pas plus que bien d’autres qui eussent pu venir à lui, leurs petites mains pleines d’or.
— Guy, tu es bien dur !… Car, si tu es dans ton rôle en ne songeant qu’à ton affection pour Arlette, je suis, moi, dans le mien en te rappelant que, marié à une femme sans dot aucune, tu devras renoncer à une grande partie de ton luxe… Ta fortune est importante, aujourd’hui que tu es seul à en user ; elle le sera beaucoup moins le jour où tu auras charge de femme et d’enfants… Prends garde alors, quand tu ne verras plus les choses à travers ta… passion, de regretter ta résolution d’aujourd’hui !…
Il avait écouté sa sœur en marchant à travers la pièce. Quand elle se tut, il s’arrêta devant elle, les traits empreints d’une énergie fière :
— Ce que tu me dis là, je le sais, Louise. Mais, grâce à Dieu, je ne suis pas assez lâche pour y trouver un motif d’hésitation. J’accepte avec joie cette vie nouvelle que tu m’annonces ; avec joie, je te le répète… puisqu’elle m’apportera l’obligation d’en finir avec mon existence d’oisiveté, que je méprisais et que j’avais pourtant la faiblesse de continuer à mener… Grâce à Arlette, je me relèverai dans ma propre estime puisque, pour l’amour d’elle, je travaillerai !… Je me procurerai une occupation quelconque…
Des larmes coulaient cette fois sur les joues pâlies de Mme Chausey. Guy les vit, et son irritation tomba. D’un mouvement vif, il se rapprocha et s’agenouilla auprès de sa sœur, attirant les mains de Mme Chausey dans les siennes.
— Louise, fit-il doucement, sois bonne comme autrefois, quand tu n’étais pas seulement une sœur pour moi, mais une mère très tendre, qui ne songeait qu’à me voir heureux… Accepte avec ton cœur, sans faire de calculs de raison et de sagesse mondaine, la chère petite fiancée que je veux me donner… Laisse-moi chercher mon bonheur où je suis certain qu’il est… Tu ne voudrais pas voir inutilement tourmenter l’une de tes filles… Ne te mets pas contre moi, ma chère, ma meilleure amie…