— S’il m’épouvante !!! Il me fait une peur terrible quand j’y pense, le soir, avant de m’endormir, surtout les jours où il y a eu des orages avec Mme Morgane. Heureusement, pendant le jour, je me rassure !

— Eh bien, alors, répliqua Guy avec une gravité affectée, vous n’êtes pas une bonne chrétienne.

— Moi ! fit-elle stupéfaite et vaguement inquiétée.

— Voyons, Guy, ne la tourmente pas, interrompit Mme Chausey. Elle ne peut pas savoir que tu plaisantes !

— Vous plaisantiez ?… Oh ! tant mieux !

Elle ne continua pas. Une sonnerie de cloches éclatait tout à coup dans l’air, qu’elle animait de vibrations profondes. Un remous aussitôt se produisit dans la foule des pèlerins agenouillés sur l’herbe du cimetière depuis que l’office avait commencé. La porte de la chapelle venait de s’ouvrir, laissant apercevoir, dans l’ombre de ses profondeurs, un scintillement de lumières, de cierges qui, portés par les fidèles qu’on ne distinguait pas, paraissaient d’errantes étoiles allumant des éclairs sur les ors de l’autel.

— Vous allez voir, dit Arlette à Guy, debout à ses côtés ; les garçons vont sortir les bannières. Comme la porte est un peu basse et qu’elles sont très hautes et très lourdes, ils prennent leur élan et sortent en courant, afin de les redresser d’un seul coup. Pour ceux qui réussissent sans se reprendre, c’est une très bonne note, plus tard, quand ils veulent se marier !

— Vraiment ? Eh bien, alors, regardons.

Toute la foule aussi regardait, à commencer par Charlotte et Pierre qui, discrètement, saisissaient l’ensemble de la scène à l’aide de leur « instantané » ; à finir par les nombreuses petites Bretonnes qui la contemplaient les yeux attentifs, une curiosité éclairant l’expression naturellement grave de leur visage… Une, deux, trois bannières apparurent successivement sous la voûte écrasée du porche. Avec effort, les garçons, de grands gars bien solides, les redressaient lentement. Deux s’y reprirent à plusieurs fois, avec des mouvements incertains qui faisaient palpiter dans l’espace les franges d’or rougi. Mais un troisième, d’un seul coup, éleva dans l’air la lourde hampe à laquelle flottait, sur le fond de velours d’un rouge éteint, l’éclatante image de Madame Sainte-Anne, superbement habillée dans une robe tissée d’or.

Un murmure d’approbation courut dans la foule. Puis un silence recueilli s’établit parmi les pèlerins. La procession commençait ; et déjà se mettait en marche la théorie des jeunes filles, habillées de grosse mousseline blanche, ceinturées de bleu, coiffées du bonnet scintillant de paillettes des bourledens, tenant d’une main leur livre de cantiques, de l’autre une des oriflammes de gaze azurée, rose, jaune vif, qui ondoyaient au soleil, pareilles à de gigantesques papillons aux ailes déployées.