Mais comme il était de cœur excellent et craignait d’avoir désobligé le docteur, il reprit aussitôt :
— Ah çà, Morgane, votre diable de médecine n’arrivera donc jamais à me remettre sur pied, si elle ne me rend pas ma belle santé d’autrefois ? J’enrage de rester ainsi transformé en impotent !
— Ah ! mon ami, ne vous plaignez pas trop, vous qui n’avez pas charge d’âme, vous qui ne connaissez pas ce tourment de toutes les minutes, savoir que, d’un moment à l’autre, on peut manquer à des êtres qui ont absolument besoin de vous…
Ces mots étaient échappés au docteur. Il le regretta, sentant tomber sur lui le regard perspicace de Mlle Malouzec. Mais elle ne releva pas ses paroles. Elle était pour Yves Morgane une amie de trop vieille date pour ignorer qu’il prétendait porter seul les fardeaux qui pesaient sur lui. Et elle demanda seulement, afin de le distraire de sa pensée :
— N’est-ce pas bientôt, Yves, que se marie la cousine d’Arlette, Mlle Chausey ? Il me semblait que votre fillette devait être demoiselle d’honneur ?
— Oui, en effet, il avait été question de cela. Sa tante et ses cousines ont été charmantes pour elle durant leur séjour ici. Elles lui ont témoigné un intérêt que j’ai eu la naïveté de croire réel. Ses cousines lui ont même écrit. Mais vous connaissez ma petite sauvage. La correspondance n’est pas son fort. J’imagine que l’extrême naïveté de ses lettres aura un peu découragé ses brillantes cousines, et voilà bien six semaines que nous n’entendons plus parler d’elles. Que voulez-vous ? les heureux n’ont guère le loisir de songer aux pauvres diables qui gagnent plus ou moins péniblement leur pain de chaque jour. C’est dans l’ordre !
— Yves, prenez garde d’être injuste.
— Je vous assure, Catherine, qu’à cette heure je serais ravi d’avoir la preuve de mon injustice, comme vous dites… Je m’étais pris à espérer que, peut-être, mon Arlette allait se trouver rapprochée de la famille de sa mère, sa seule famille, et que, dans la suite, elle pourrait trouver appui de ce côté… Un vrai rêve, enfin ! Est-il possible que moi, à cette heure, je me prenne encore à rêver ! Mon Dieu, c’est tout simplement risible. Avouez-le, Catherine.
— Pourquoi voulez-vous que je fasse une déclaration de ce genre ? Grâce au ciel, je ne suis pas une créature de peu de foi et je ne désespérerai jamais de rien ni de personne. Mme Chausey m’a paru trop réellement bonne pour oublier Arlette.
— Espérons-le, conclut le docteur avec un sourire lassé.