— Fausse ! Montrez-moi le journal.

Il lut les quelques lignes et rejeta le papier sur la table.

— Comment voulez-vous que je doute devant ces détails si précis ? Probablement, j’ai en ce moment chez moi une dépêche qui m’apprend le désastre… A cette heure, Malouzec, mon enfant est aussi pauvre que la plus pauvre des gamines de Douarnenez. Vous comprenez, aussi pauvre !… Si je disparaissais demain, tout à l’heure, comme j’en suis menacé, elle n’aurait d’autre ressource que la charité de sa belle-mère… Et cela, mon Dieu, par ma faute !

— Par votre faute ? demanda Mlle Catherine, dont le visage s’était tout à coup creusé au point qu’elle semblait une très vieille femme.

— Oui, par ma faute. Malouzec m’avait, je m’en souviens maintenant, averti des bruits qui couraient sur la banque Le Goanec. Et moi, au lieu de me renseigner, d’agir, de me transformer s’il le fallait en homme d’affaires, je me suis laissé absorber stupidement par mes occupations de chaque jour. Je les ai faites aussi nombreuses que possible, toujours poursuivi par mon éternelle pensée, travailler à l’avenir d’Arlette que je voulais assurer, puisque mes autres enfants ont la fortune de leur mère… Et je n’arrive ainsi qu’à lui faire perdre le peu qu’elle possédait ! Quelle fatalité pèse donc sur moi ! Quelle malédiction !

Il s’arrêta, la voix brisée. Un des spasmes qu’il connaissait trop bien lui tordait le cœur, y éveillant une douleur aiguë. Et un silence lourd de pensées tomba dans la pièce, où les hautes flambées du foyer allumaient une lumière joyeuse. Le capitaine, consterné, songeait ; une émotion intense bouleversait son cœur d’ami dévoué.

Mais Mlle Catherine, elle, regardait le docteur silencieux, toujours debout, le visage contracté par une expression de souffrance qui l’effrayait. Elle eût mieux aimé l’entendre se plaindre, s’accuser, éclater en paroles amères ou violentes, que de le voir ainsi, sans un mot, enfermant en lui-même la blessure de ce nouveau coup. L’altération de ses traits était si grande, qu’une question s’échappa des lèvres de Mlle Malouzec :

— Yves, vous souffrez ?

— Oui, un peu… Ce n’est rien. Je me demande s’il vaut mieux que je parte dès maintenant pour Quimper, afin de tâcher de savoir…

— Quoi ?… A cette heure-ci, vous ne saurez rien… De qui pourriez-vous avoir des renseignements précis ?… D’ailleurs, vous n’avez plus de train avant ce soir… Attendez à demain…