— Attendre ! Passer une soirée, puis une nuit, avec cette incertitude dans l’âme !… Est-ce que je pourrai jamais ? Ah ! apprendre ce qu’il y a de vrai !… Je vais télégraphier à Quimper… Dans quelques heures, au moins, j’aurai une réponse… Je saurai…

Il reprenait encore le journal et, avec une avidité fiévreuse, relisait la dépêche qui précisait impitoyablement les détails de la catastrophe, la révélant déjà dans son entier, donnant des chiffres qui en accusaient l’étendue… A quoi bon s’obstiner à douter ? Le désastre était complet. S’il l’eût atteint lui seul, combien il lui eût paru plus aisé à supporter. Mais c’était son Arlette qui était frappée ; c’était pour elle que l’avenir menaçait d’être rude, comme il l’est sans merci pour les pauvres ; c’était elle, la chère et joyeuse petite créature, qui connaîtrait peut-être la gêne, la misère des conditions dépendantes, l’amertume du pain à gagner.

Tout cela, le docteur en eut en un instant la perception nette, et une angoisse l’étreignit tout entier, tandis qu’une supplication désespérée sanglotait dans son cœur :

— Vivre, mon Dieu ! Vivre encore ! Vivre longtemps à cause d’elle !

La voix du capitaine s’éleva, enrouée par l’émotion :

— Morgane, mon vieux camarade, si je puis vous être bon à quelque chose, vous savez, n’est-ce pas ? que je suis tout à vous et que vous me causerez une grande joie, une des plus grandes joies que je puisse encore éprouver, en usant de moi le plus que vous le pourrez… Catherine et moi, nous avons toujours considéré votre Arlette comme étant un peu à nous, et nous l’aimons comme notre enfant !

— Je le sais, mon ami, et je vous remercie de me le redire aujourd’hui ! Mais, en ce moment, vous êtes impuissants comme moi devant ce nouveau malheur, s’il est réel… Et il faut que j’aille m’en assurer. C’est une torture que cette incertitude !

Les deux hommes se rapprochèrent dans une étreinte profonde, sans que le capitaine ajoutât un mot, sûr que Morgane et lui se comprenaient, ayant foi l’un dans l’autre.

Avec Mlle Malouzec, le docteur sortit de la chambre. Dans la pièce voisine, il s’arrêta une minute, rassemblant toute sa volonté pour dominer la double souffrance, morale et physique, qui le meurtrissait. D’un geste spontané, la vieille demoiselle lui tendit ses deux mains. Leurs yeux se rencontrèrent, et ils étaient pleins de larmes.

Sourdement, le docteur murmura :