VII
Le train filait toujours avec sa vertigineuse rapidité d’express. Mlle Malouzec somnolait, la tête un peu retombée sur le buste bien droit, dont la fatigue même du long voyage ne parvenait pas à briser la rigidité, et la lampe du wagon jetait sur son visage des reflets rougeâtres qui en accusaient les rides, en durcissant l’expression d’ordinaire vive et souriante. Arlette en fut saisie, tournant par hasard la tête vers elle. Il lui semblait tout à coup se trouver avec une inconnue, une Mlle Catherine ne ressemblant plus du tout à celle qu’elle avait connue jusqu’alors. Et une bizarre sensation de solitude traversa son âme impressionnable. Rien, d’ailleurs, ne la distrayait plus. Au dehors, la nuit, une nuit sans étoiles, régnait tout imprégnée d’un froid qui envahissait peu à peu le wagon ; et l’on eût dit que le train courait entre deux murailles d’une ombre impénétrable, par delà lesquelles s’étendait ce monde qui éveillait si fort la curiosité d’Arlette. Mais voici que, tout à coup, ce monde l’effrayait presque…
Dans le silence de ce wagon d’aspect maussade, où s’entendaient seuls le bruit incessant des roues sur les rails et l’appel aigu du sifflet, une appréhension subite s’éveillait en elle à l’idée qu’elle allait se trouver toute seule au milieu d’une famille qu’en somme elle connaissait à peine. Avidement, elle cherchait à les revoir un à un, ces parents, presque des étrangers pour elle, à les revoir tels que leur image s’était gravée dans son souvenir : Mme Chausey, avec son bon sourire ; Charlotte, rieuse et amicale comme Madeleine ; Guy, un beau grand garçon qui avait un peu l’air de la considérer comme une poupée vivante, amusante à écouter causer, à voir aller et venir, mais qui, en même temps, se montrait cordialement attentif auprès d’elle et la regardait par moments avec des yeux d’où la raillerie était bien absente…
Vraiment, en cette minute, elle avait besoin de se les rappeler tous ainsi, car, pareilles à un bourdonnement de mouche importune, lui revenaient les insinuations perfides et malveillantes de sa sœur Blanche au sujet de son séjour à Paris ; les réflexions non moins décourageantes de Mme Morgane sur l’impression peu flatteuse qu’allait produire, dans une société très élégante, l’arrivée d’une petite Bretonne sans aucun usage du monde. A tout cela Arlette n’avait point pris garde, tant elle était réconfortée par la confiance que montrait son père dans l’accueil de Mme Chausey. Mais maintenant son père était loin, ah ! bien loin d’elle… Et, à cette pensée, son cœur se gonfla de regrets aigus réveillant tout le chagrin éprouvé à la minute des derniers adieux, inondant son visage de larmes brûlantes… Oh ! pourquoi était-elle partie ?… Pourquoi, lui, avait-il tant tenu à ce qu’elle s’éloignât ?…
Comme Paris était proche déjà ! Voici que Mlle Catherine, réveillée, se levait et rassemblait ses menus colis. Arlette passa son mouchoir sur ses yeux et, le front appuyé contre la vitre, regarda se préciser les milliers de feux qui annonçaient la grande ville. D’instants en instants, ils devenaient plus brillants, plus nombreux ; des silhouettes sombres de maisons se profilaient vaguement. Sur la voie élargie où courait le train, des wagons au repos s’alignaient, et voici qu’à son tour la masse de la gare se dessinait sous l’aveuglante clarté des phares électriques… Encore quelques minutes, puis quelques secondes, et, bruyamment, le convoi s’engouffra sous la toiture vitrée.
— Paris ! tout le monde descend ! cria un invisible employé qui courait le long du train.
Arlette se dressa, ne sachant vraiment pas, en cette minute, si elle était, ou non, contente d’arriver au terme de son voyage. Une lumière crue tombait des globes d’un blanc laiteux, inondant la gare, éclairant la foule des créatures humaines qui s’agitaient en tous sens, s’appelaient, se répondaient, emplissaient d’une sourde rumeur cette grande halle où la machine du train haletait avec un panache de vapeur et un bruit strident de sifflet.
— Allons, vite, petite, descendons, fit Mlle Malouzec, prenant ses paquets ; sans quoi, ta tante croira que nous avons manqué le train, et elle s’en ira.
— Et nous laissera ? Oh ! mademoiselle, dépêchons-nous !
Elle sauta hors du wagon, suivie de Mlle Catherine ; et toutes deux, emportées par le flot des voyageurs, se dirigèrent vers la porte que surmontait le mot : Sortie.