En ma qualité d’homme sérieux, je poursuis mon chemin sans commettre davantage le péché de curiosité, et j’arrive à l’hôtel réputé le plus agréable de l’endroit.
Deuxième tableau. — Au moment où j’y pénètre, l’atmosphère y est tout imprégnée d’allégresse, car le premier héritier de son propriétaire vient d’être baptisé à grand renfort de dragées et de sonneries de cloches. Le père exulte et m’invite à célébrer la naissance de son nouveau-né avec les hôtes actuels de la maison, auxquels il offre un punch de réjouissance. Les domestiques masculins rayonnent également, et les soubrettes de même, sous l’envolement de leurs coiffes, qui ont l’air de palpiter, toutes joyeuses, elles aussi.
Vous comprenez que je me sens un peu désorienté au milieu de ce rayonnement général. Positivement, je me produis l’effet d’un intrus dans cette demeure où les efforts les plus consciencieux ne sauraient me mettre au diapason voulu. Aussi m’en vais-je explorer la petite ville et ses environs les plus proches, en homme imprudent qui oublie que les orages ont, de toute éternité, fondu, à l’heure marquée, sur les mortels exposés à leurs effets. Loin de m’effrayer des nuages d’un gris lourd nuancé de tons roux qui s’amoncellent sans relâche ; loin de m’effrayer des éclairs encore fugitifs, des premiers grondements de la foudre, je m’arrête pour admirer plus à mon aise — ô imprudence ! — l’horizon superbe que forme le ciel tourmenté. Bien plus, je m’arrête sur une grande route, dite du Ris, là où s’en détache une ombre de sentier qui dévale presque à pic jusqu’à l’enchevêtrement des rochers hérissant la côte, et qui dévale de très haut, pittoresque à souhait dans sa bordure d’ajoncs et de bruyères, mais abrupt à l’avenant… Un sentier de chèvre, vous dis-je…
… Et cependant, au moment même où j’en jugeais ainsi, des promeneurs surgis des rochers, semblait-il, s’y engageaient… Ils étaient un… deux… trois. Et l’un de ces promeneurs était une promeneuse, habillée de rose, qui ramena dans ma pensée la vision déjà effacée de ma jeune inconnue du Pouldavid… Était-ce elle encore ? En guise de réponse, le grand vent qui s’élevait m’apporta l’écho lointain des paroles prononcées par une voix jeune, et je distinguai ces simples mots :
— Vite ! Corentin… L’orage est tout près… Qui de nous deux sera le plus tôt sur la route ?…
Tout uniment, voilà ce que j’entendis. Et j’avais bien entendu, car aussitôt je vis s’élancer et courir une petite forme rose, d’un mouvement si rapide qu’elle paraissait tout juste effleurer l’herbe poudreuse sur laquelle déjà, hélas ! s’écrasaient de larges gouttes de pluie. Elle grimpait sans relâche, ma foi, me donnant, je vous l’affirme, une haute idée de son agilité et de l’excellence parfaite de ses poumons… Elle grimpait aussi aisément que nous autres avançons dans notre allée des Acacias, bien sablée… Elle grimpait, pareille à un léger tourbillon rose, sans paraître se douter le moins du monde de l’incroyable rudesse du sentier.
Par exemple, derrière elle, à distance, le garçonnet qu’elle avait appelé Corentin trottinait lourdement, buttant de-ci de-là, les joues enflammées, ses robustes jambes de gamin trop gros incapables de lutter avec succès contre les pieds de jeune fée de sa compagne… Une seconde pourtant, elle s’arrêta pour se détourner, et elle aperçut, loin derrière elle, l’infortuné Corentin continuant à se démener pour avancer vite ; puis, plus bas encore, son autre compagnon qui se mettait en devoir de la rattraper. Il allait à grandes enjambées, sautant par-dessus les massifs d’ajoncs, piqué au jeu, sans doute, en apercevant cette vraie petite elfe presque en haut du sentier. Elle était déjà repartie, après avoir jeté au garçon un joyeux : « Impossible de m’atteindre ! » et elle arrivait le nez au vent, ses cheveux à demi dénoués s’envolant autour de son visage sous les rafales, devenues furieuses ; l’une d’elles, même, lui enleva son chapeau sans qu’elle parût s’en douter, et, triomphante, adorablement grisée par l’excitation de la course, elle apparut sur la grande route, juste devant moi. Ses joues étaient pourprées et la peau toute moite sous le frissonnement des petites mèches folles de sa nuque et de son front ; un souffle rapide entr’ouvrait ses lèvres, fraîches à faire rêver des folies, et dans ses grandes prunelles noires dansait une flamme de plaisir dont le reflet avivait l’éclat du visage, d’une irrégularité piquante, gamine et délicieuse.
Elle n’avait pas eu soupçon de ma présence jusqu’alors. Se trouvant subitement à quelques pas de moi à peine, elle fit un léger « Ah ! » de surprise qui s’étouffa tout de suite ; car au moment même, un éclair aveuglant déchirait les nuages massés sur nos têtes, suivi aussitôt par un formidable roulement de tonnerre. Elle eut un sursaut effaré et appela, tout en replantant au hasard son peigne dans l’épaisseur de ses cheveux ondés :
— Corentin, Yves, sauvons-nous ! Vite !… Nous allons être mouillés !
Ils allaient l’être — et moi aussi ! par ma faute, ma très grande faute, en punition de ma curiosité… Et mouillés d’importance. Cela ne faisait plus l’ombre d’un doute ; le ciel s’ouvrait pour jeter sur nos têtes une véritable trombe. Les garçons, à leur tour, surgissaient sur la route, le brave Corentin, sans rancune de sa défaite, apportant le chapeau abandonné par sa propriétaire, qui semblait n’en avoir cure. Mais l’averse s’abattant sur ses cheveux dut lui donner la pleine conscience qu’elle était nu-tête, car promptement elle replaça son chapeau au petit bonheur, tandis que j’ouvrais, avec une rapidité analogue, le parapluie que j’avais emporté, grâce à mon flair d’animal civilisé… J’en étais presque honteux en voyant ma jeune Atalante arrosée à la façon des fleurs dont elle avait l’éclat. L’aisance avec laquelle elle supportait l’assaut de cette formidable douche me remplissait d’admiration pour sa vaillance et de mépris pour le soin que je prenais de mon individu…