II

Le soir maintenant. Une nuit tiède d’août à travers laquelle flottait, portée par la brise, une exquise odeur de chèvrefeuille et de verdure mouillée, ainsi qu’il arrive après les pluies chaudes qui font la terre odorante et le ciel limpide sous un ruissellement d’étoiles.

Dans sa chambre d’hôtel, Guy de Pazanne écrivait à la clarté de la lampe, et sa correspondance devait l’amuser, car un demi-sourire éclairait sa physionomie. Il écrivait :

« D’où pensez-vous que je sorte à cette heure du soir, tardive quant aux usages de Douarnenez ; d’où pensez-vous que je sorte, alors que j’arrive seulement dans le très respectable hôtel où vous aurez bientôt à établir vos pénates, ô ma sœur, ô mes nièces, ô mon futur neveu ?… Si, au lieu d’une simple lettre, je devais, sous les peines les plus graves, écrire un chapitre de doctes réflexions teintées de philosophie, je l’intitulerais, — et combien justement ! vous le reconnaîtrez tout à l’heure : — « De l’influence des orages sur les actions des hommes et sur les miennes en particulier… »

Oui, ma chère Louise, si le ciel n’avait pas été de plomb cet après-midi, lourd de nuages ; si ces nuages ne s’étaient pas ouverts sur ma tête et celles des Douarnenistes en averses formidables avec accompagnement d’éclairs et de coups de foudre, — sans métaphore : — si ma curiosité de touriste ne m’avait pas entraîné à ce moment même loin de tout asile ; si le grand, le puissant, le mystérieux Hasard enfin n’avait pas jugé à propos de s’occuper de mon infime personne, je n’entrais point là où je suis entré, où j’ai dîné même, pour ma grande distraction…

Charlotte, ma mie, d’ici je vous entends me jeter un impatient : « Où était-ce donc ? » Du calme, ma nièce. Un récit complet, vous l’aurez, un récit détaillé, tout comme pourrait l’être un roman de… Pour ne froisser personne, ne mettons aucun nom… Un récit dont l’étendue vous révélera que les plaisirs du soir brillent à Douarnenez par une absence totale, et que bienheureux sont les mortels qui savent se suffire à eux-mêmes. C’est une vérité de tous les temps que je prise fort à cette heure…

Et mon récit ?… Le voici, ô la plus curieuse des nièces.

Déjà, vous l’avez deviné, n’est-ce pas ? ce récit a une héroïne, une héroïne qui serait une petite créature unique en son genre, quand bien même elle ne serait pas mon héroïne. Enfant ou jeune fille, tout simplement fillette, peut-être ; je ne sais trop vraiment lequel de ces noms lui convient le mieux. Elle est le tout ensemble, et, selon les minutes, elle mérite particulièrement l’un ou l’autre. En toute franchise, — car nous sommes à cette heure fort bons amis, et cela sans qu’il y ait eu hardiesse dans son fait ou audace dans le mien, soyez-en sûre, sage Madeleine, — donc, en toute franchise, elle m’a confié qu’elle avait dix-sept ans fraîchement sonnés. Mais elle est si menue, non pas frêle, que, sur sa taille seule, on la rangerait parmi les très jeunes.

Où je l’ai rencontrée, maintenant ? Voici la chose :

Premier tableau. — Je descends de mon wagon en gare de Douarnenez. Je constate que l’air du pays est brûlant, peut-être par aventure, et que le ciel y est d’un bleu gris tout à fait menaçant. Je protège tant bien que mal ma valise contre l’empressement excessif des représentants de tous les hôtels, petits et grands, et je m’engage sur le pont majestueux qui s’allonge bien haut sur le Pouldavid. Devant moi chemine alertement un groupe composé de deux solides garçonnets, — pas beaux, ma foi, vus ainsi en profil perdu, mais de robuste carrure, — escortant l’un à droite, l’autre à gauche, une mignonne personne en robe rose, toute mince, dont je n’aperçois pas le visage. Il m’est donné uniquement de contempler la ligne souple d’une joue veloutée comme un beau fruit, une adorable nuque d’une blancheur dorée sous le retroussis de cheveux châtain foncé, à reflets de cuivre rouge, tordus à la diable, de façon à laisser en pleine liberté, tout juste effleuré par de petites mèches indisciplinées et frisantes, un cou de fillette supportant fièrement la tête fine dont je ne vois pas les traits. Mais, par instants, m’arrivent les éclats d’une voix jeune et d’un rire gai, à épanouir le plus sombre misanthrope de la terre… Charlotte, ne juge pas mal mon excellent ami ton fiancé Pierre ; lui, me comprendra si je vous dis que, poussé par une vague curiosité, je fais quelques pas en avant afin de dépasser le groupe qui continue à détaler devant moi, toujours aussi prestement. Je le dépasse, en effet ; mais ledit groupe, qui certes n’y entend pas malice, se détourne au moment même comme un seul homme ; et tout juste, j’entrevois, de mon inconnue, des lèvres qui rient et deux larges yeux noirs, très noirs, un peu enfoncés sous les sourcils, dont les larges prunelles flambent joyeusement de tout l’éclat de la vie jeune.