Il serra cordialement la main du fiancé de Charlotte, Pierre Rivesaltes, un camarade d’enfance à lui, et il monta dans la carriole.
Quelques jeunes misses de la colonie anglaise, — très nombreuse à Pont-Aven, — assistaient au départ du jeune homme avec un sans-façon parfait, chuchotant entre elles dans leur caquetage anglais qui donnait à leurs paroles une sonorité de gazouillement, échangeant leurs remarques sur les brillantes Parisiennes, si gaies, si jeunes toutes les trois, qu’on aurait pu, sans peine, prendre Mme Chausey pour la sœur aînée de ses filles.
Elles avaient également produit un effet très sensible sur les artistes, toujours en grand nombre dans ce délicieux petit coin du Finistère.
— Des gens du monde ! avaient-ils murmuré entre eux la première fois qu’escortées des deux jeunes gens, elles étaient entrées dans la curieuse salle à manger du « grand » hôtel de l’endroit.
Et d’un œil connaisseur, ils avaient examiné discrètement les trois voyageuses : la mère, dans tout l’épanouissement d’une belle maturité de femme qui lui avait donné un buste superbe, tout en laissant au visage un éclat surprenant sous la caresse des cheveux châtain clair, savamment soignés, moussant avec art au-dessus des yeux bleus presque toujours rieurs comme les lèvres, qui se relevaient volontiers sur la ligne ivoirine de dents restées irréprochables.
En sa fille aînée, elle semblait revivre telle qu’elle avait été vingt ans plus tôt ; c’était la même beauté blonde, le même entrain joyeux et inaltérable qui s’était atténué chez sa seconde fille, une brune délicatement jolie, à la façon d’une statuette de Saxe dont elle avait l’élégance ; mais une élégance discrète, imprégnée d’une distinction extrême comme l’était sa nature même, très douce, naturellement éprise de calme et de correction, ennemie instinctive de toute originalité même, pour peu que cette originalité voisinât de trop près avec l’excentricité.
Ceux qui classaient Mme Chausey parmi les privilégiées de ce monde ne se trompaient point. Elle était, par caractère, absolument réfractaire à tout sentiment pessimiste ; et la perte d’un mari, pour qui elle éprouvait plus d’estime que d’affection, avait été la seule épreuve qui eût assombri son existence de femme. Ses filles ne lui avaient jamais donné nul souci sérieux, d’autant qu’elles avaient hérité de son heureux caractère. Très charmantes, elles avaient infiniment de succès dans le monde, ce à quoi leur mère était fort sensible. Enfin, elle allait marier l’une d’elles, de la façon qu’elle avait souhaitée, avec un homme qu’elle connaissait de longue date, comme ami de ce frère pour qui elle éprouvait une vraie tendresse maternelle, dont ses filles, Charlotte et Madeleine, se disaient, en riant, jalouses.
Fort séduisant, il est vrai, ce Guy de Pazanne, qui, chose rare, était également apprécié des hommes et des femmes ; des premiers, parce qu’il était un très galant homme, ami aussi dévoué que camarade sûr ; des secondes, parce qu’avec elles il se montrait d’une courtoisie chevaleresque, discrètement relevée d’une pointe de hardiesse donnant une saveur toute particulière aux hommages qu’il leur offrait en adoucissant l’éclair toujours un peu railleur de son regard, fait pour étudier les gens et les choses. Soldat, et en temps de guerre, il eût été de ceux qui accomplissent comme un jeu des actions d’une témérité héroïque et folle. Mais il n’était pas soldat, n’avait aucunement à faire dépense de courage militaire et n’accomplissait d’autres actions que celles à lui dictées par son bon plaisir. Pourtant, sous son scepticisme souriant, il cachait une très réelle et très chaude bonté de cœur, une puissance de dévouement qu’on n’aurait pas soupçonnée chez ce clubman élégant à qui la vie avait toujours été bonne et la fortune complaisante. Sans qu’il eût la peine de les gagner, celle-ci lui fournissait, en effet, des revenus allégrement dépensés, aussi bien à Paris, dont il n’eût pu longtemps se passer, que partout, en France et à l’étranger, où l’attiraient ses curiosités d’homme très intelligent, doué de goûts artistiques très sûrs.
Et c’est parce que la généreuse nature l’avait ainsi doté qu’il venait de trouver un plaisir aussi vif dans son excursion en Bretagne ; c’est pour cela que la perspective d’assister au Pardon de Kergoat lui était agréable ; pour cela que, dans le train qui l’emportait vers Douarnenez, il regardait, sans se lasser, fuir le paysage, l’œil distrait aux stations par le spectacle des costumes caractéristiques du pays, des coiffes blanches aux ailes relevées, frémissantes autour du visage des fillettes comme des vieilles ; distrait par tout ce qui révélait l’existence, dans cette extrême fin de la Bretagne, d’un petit monde à part, pittoresque comme la terre où il vivait ; encore fermé aux mœurs, aux usages, à la langue même qui était celle de tous les autres êtres nés sur la vieille terre de France…
Mais, après une courte station à Quimper, le train venait de s’arrêter définitivement avec un sifflement aigu, et sur la plaque bleu vif qui dominait le quai de la gare, en grosses lettres blanches, s’alignait le mot : Douarnenez.