— Comme vous êtes heureux, Guy ! Je voudrais bien, moi aussi, y goûter comme vous, car ils doivent être délicieux pour que vous leur donniez ainsi tout votre temps !
A ma grande surprise, il a eu un haussement d’épaules très méprisant pour les charmes en question, et il m’a répondu sans plaisanter :
— Soyez très sûre qu’ils ne méritent pas d’être regrettés par toute personne ayant même une ombre de raison. Ah ! quelle fille d’Ève vous êtes, petite Arlette !
Il est parti là-dessus, après m’avoir baisé le bout des doigts. Mes idées n’avaient pas été éclaircies d’un brin par ses réponses !… J’en étais un peu dépitée, mais pas autant que je l’aurais cru… C’est que, une chose très bizarre ! j’aime à me sentir une petite fille ignorante auprès de Guy qui, lui, a autant d’expérience qu’un très vieil homme. Je le vois dans ses yeux, je le devine à ce qu’il dit, et aussi à ce qu’il ne dit pas ! Quelquefois, en causant avec ma tante, ou encore avec son ami Pierre, il fait une phrase qui m’a un petit air tout simple, et ma tante — ou Pierre — se met à rire. Moi, je ne comprends pas du tout la cause de leur gaieté subite, et cela m’agace. J’ai envie de crier à Guy : « Puisque vous êtes mon ami, apprenez-moi à comprendre tout ce que disent les grandes personnes ! Je ne suis plus une « petite » ! J’ai presque dix-huit ans !… »
Et pourtant je ne lui dis rien de pareil, non parce que Madeleine me glisserait peut-être son éternel : « Ce n’est pas convenable ! » mais parce qu’il m’est agréable d’être pour Guy une espèce de bébé dont il est obligé d’avoir soin !
16 novembre.
A partir d’aujourd’hui, j’aime Paris ! Pour moi, ce n’est plus seulement un immense assemblage de maisons à travers lequel sont, par-ci par-là, jetés quelques arbres dont les pauvres racines s’écrasent sous l’asphalte. J’ai compris qu’il avait ses beautés à lui ; j’étais tout à fait dans mon tort en ne les apercevant pas, parce qu’elles différaient des beautés que j’aime par-dessus tout : celles que le bon Dieu a faites et dans lesquelles les hommes ne sont pour rien, comme la mer, les soleils couchants, les fleurs…
Ce qui m’a réconciliée avec Paris, c’est ma visite de tantôt à Notre-Dame ; et cette visite, je la dois à Guy. Hier, comme il interrogeait Madeleine sur le programme de notre journée d’aujourd’hui, elle lui a répondu par une liste de courses qui l’a fait reculer :
— Comment ! tant d’occupations pour un seul après-midi ! Mais vous allez tuer cette pauvre Arlette ! Sans compter qu’elle doit s’ennuyer à périr, promenée ainsi sans cesse de magasin en magasin.
Pour ça, Guy se trompait absolument ! Mais je n’ai pas songé à protester, quand je l’ai entendu continuer :