Mais cette impression n’a pas duré. Je ne puis plus maintenant me trouver perdue à Paris comme le premier jour… Tous, ici, sont excellents pour moi ! Aussi, je les aime !… Mais pas tous de la même façon ; — à mon papier, je peux bien confier la vérité vraie ! — Madeleine continue à m’intimider beaucoup, au fond, avec son inaltérable sagesse et son calme également inaltérable. A cause du mariage de Charlotte, toute la maison est en agitation, et je suis comme la maison : Madeleine, elle, demeure un vrai lac, sans coup de vent, sans vague. Ainsi que tout le reste de l’année, je suis sûre, elle étudie pendant des heures son piano avec une patience qui me stupéfie ; tant elle répète de fois les mêmes passages !! Elle peint des fleurs, copiant son modèle pétale par pétale, et elle en brode sans relâche sur des ouvrages minutieux, sans paraître se douter le moins du monde qu’il faut des trésors d’attention pour les mener à bien… Elle suit des cours, comme l’on dit ici, et pour son agrément ! car elle n’a plus besoin du tout de s’instruire. Ma tante le trouve, et je suis, tout bas, de son avis…

Que de science il y a dans le cerveau de Madeleine ! Quand j’y pense, je suis pénétrée pour elle d’admiration, — d’une de ces admirations qui vous accablent de l’idée de votre propre indignité ; et je comprends que, très souvent, elle trouve (je le devine) que je dis ou fais des choses stupides, c’est-à-dire « incorrectes », quoiqu’elle s’applique à me cacher son impression. Mais je connais maintenant trop bien sa figure pour me laisser tromper ! Quand certain petit pli apparaît entre ses sourcils, je suis sûre de m’être mis une sottise quelconque sur la conscience.

Et puis mes étonnements, mes admirations, mes antipathies lui paraissent en général un peu saugrenus. Elle a une manière de me dire : « Que tu es donc enfant, Arlette ! » qui tombe sur moi à la façon d’une vague bien froide et me pénètre de la résolution de garder pour moi toutes mes idées. Seulement, c’est une résolution qu’il me serait impossible de tenir ! Je suis trop habituée à les laisser prendre la volée dès que bon leur semble. Capitaine, où êtes-vous pour les recueillir ?

Avec ma tante et Charlotte, je suis bien à mon aise. Elles, au moins, je ne les scandalise jamais ! Mais elles ont autre chose à faire que de m’écouter bavarder. D’ailleurs, Charlotte est toujours avec son Pierre, occupée de son Pierre quand elle n’est pas la proie des couturières, modistes, etc.

Par bonheur, pour moi toute seule, j’ai Guy, mon grand ami. Un grand ami que je ne vois guère à loisir, par exemple. Tous les jours, certes, il vient à la maison ; mais, sauf exception, pour de courtes visites, — du moins elles me paraissent ainsi, — et puis il s’en va je ne sais où… Je voudrais savoir même quel est ce « où ». Je l’ai demandé à Charlotte, — non à Madeleine, bien entendu, — et pour tout renseignement, elle m’a dit, avec un sourire que je n’ai pas compris :

— Je ne puis te dire où va Guy. Il ne me fait pas de confidences. Demande-le-lui, si tu désires le savoir.

— Ça ne le fâchera pas ?

— Oh ! non !

Le jour même, comme Guy était venu un instant avant le dîner, je lui ai servi toute chaude ma question. Il en a paru si stupéfait, que j’ai cru que lui aussi allait me répondre la fameuse phrase de Madeleine : « Ce n’est pas convenable ! » Mais il m’en a fait grâce et, de ce ton qui ne m’apprend jamais s’il parle sérieusement ou non, il a répété :

— Où je vais quand je vous quitte ?… Eh bien, selon les heures, je dîne en ville, ou je vais au théâtre, ou aux courses, ou faire des visites et le reste… Enfin, je goûte à tous les charmes de la vie !