Je me suis retenue pour ne pas lui crier : « Mais je ne demande que ça !… » J’ai posé ma main sur son bras bien correctement, comme je le voyais faire à toutes les jeunes filles, et nous avons commencé à tourner, tourner !… C’était amusant !!!

Aussi, je me souviens très bien de ce premier danseur, un grand blond, très souriant, mais les autres sont tous brouillés dans mon souvenir. Quand je veux me les rappeler, je ne vois que des habits noirs et, surmontant les habits, des têtes brunes, blondes, rousses, des moustaches, des barbes… mais je ne sais plus à qui elles appartiennent. Je trouve qu’au bal, plus encore que partout ailleurs, les hommes se ressemblent… Et leurs conversations aussi ! Tous, invariablement, ils commençaient par faire les mêmes réflexions ou les mêmes questions. Sans doute, il y a un catéchisme mondain qu’ils apprennent au moment où ils font leur entrée dans le monde et qu’ils n’oublient jamais. Aucun n’a manqué de me dire d’abord :

— Un bien beau bal, celui de ce soir. Et puis, la température est fort agréable, grâce à l’électricité. Êtes-vous sortie beaucoup cet hiver, mademoiselle ?

Au premier qui m’a fait cette question, j’ai répondu vivement :

— Mais non, c’est la première fois. Et j’aimerais avoir beaucoup d’autres bals encore en perspective. C’est tellement délicieux de danser !

Il m’a dit, d’un air désabusé que j’ai trouvé stupide :

— C’est par malheur un plaisir sur lequel vous vous blaserez.

— Quand je serai vieille, peut-être, je ne dis pas… Mais je n’en suis pas là… et il n’y a que les vieilles personnes qui puissent être blasées.

— Pas seulement, hélas !

Probablement, il parlait pour lui. Pourtant, il n’était plus bien jeune ; il avait au moins trente ans, presque pas de cheveux et pas du tout l’air frais. Il paraissait disposé à continuer la conversation ; mais j’aimais mieux valser. Et nous avons recommencé à tourbillonner.