Moi qui avais peur de manquer de cavaliers !… J’en ai eu plus qu’il ne fallait, parce que, quand ils avaient dansé une fois avec moi, ils revenaient me demander une autre danse, ils amenaient leurs amis. Dans les intervalles, ils restaient pour causer ou m’emmenaient au buffet, dont ils connaissaient tous très bien le chemin. Mais je crains de leur avoir dit des choses un peu extraordinaires. Ils riaient en écoutant mes impressions sur Paris, sur le monde, et pourtant je m’appliquais à être aussi correcte que Madeleine.
Pour mon goût, le cotillon est venu trop vite, car je savais qu’il annoncerait la fin du bal. Charlotte et Pierre le conduisaient. Tout le temps, Charlotte voltigeait d’un bout à l’autre du salon. Elle choisissait, par-ci par-là, une jeune fille, lui faisait faire tout sorte d’exercices très gracieux, et toujours l’exercice se terminait par des tours de valse. J’ai dansé plusieurs fois avec Guy. Il était le cavalier d’une très belle jeune fille, Jeanne d’Estève, que j’ai déjà vue une fois en visite chez ma tante, et qui ne me plaît pas, je ne comprends pas pourquoi, puisque j’ai toujours de la sympathie pour les belles personnes ! Et celle-là a des épaules pareilles à du marbre rose ; ses mouvements sont souples, presque caressants… Mais elle a trop l’air d’une dame déjà. Il y a trop de choses dans ses yeux… Et puis, elle a une manière de laisser son regard glisser entre les cils qui me déplaisait encore plus quand elle s’en servait pour Guy, lequel causait beaucoup avec elle. Heureusement, je n’avais pas le temps de les examiner.
Enfin, après une marche triomphale que tous les danseurs ont accomplie dans le salon pour aller saluer ma tante, majestueusement assise dans son grand fauteuil, les petites tables du souper sont apparues. J’étais à celle de Guy. Il m’a demandé :
— Êtes-vous contente de votre soirée ?
J’ai fait un : « Oh ! oui ! » si convaincu que tout le monde autour de moi s’est mis à rire.
Si j’étais contente !… Tellement, qu’une fois couchée, j’ai tâché de ne pas laisser le sommeil me prendre pour recommencer toute la soirée dans mon esprit… Et c’était très facile, tant j’avais encore dans les yeux les images des messieurs et des dames que j’avais trouvés les mieux ! Je les voyais aller et venir, se sourire, se parler pendant que l’orchestre jouait toujours. Mais la musique me semblait de plus en plus douce et lointaine, et, de même, les voix des cavaliers et des danseuses ; leurs mouvements devenaient incertains, leurs silhouettes vagues…, vagues…, vagues… Enfin, je n’ai plus rien vu du tout, ni plus rien entendu… Je m’étais endormie.
27 novembre.
Comme Mme Morgane triompherait, si elle savait que je me suis conduite aujourd’hui en personne peu civilisée ! Ce qui me rend léger le souvenir de mon aventure, c’est qu’elle n’en saura rien… Écoutez l’histoire, père.
Après-demain a donc lieu le mariage de Charlotte. Aussi ma tante, de plus en plus affairée, nous avait envoyées, Madeleine, miss Ashton et moi, faire une course avenue de l’Opéra. Quand nous sortons du magasin, plus de voiture ! Sans doute, le cocher avait mal compris les ordres. J’étais ravie à la seule perspective de revenir à pied, mais je me gardais bien de manifester toute ma satisfaction, à cause de la mine malheureuse de Madeleine, qui m’a répliqué d’un ton d’effroi, quand j’ai insinué la possibilité de marcher :
— Retourner à pied ! Ce serait beaucoup trop loin. Nous allons prendre un fiacre quelconque…