Dès le premier cours, elle nous a demandé si nous ne pensions pas qu’il fût mieux de nous habiller pour assister à nos conférences. Nous n’y avions pas songé. Mais, pensant que le coup d’œil serait ainsi plus joli, nous avons accepté sa proposition, puisqu’elle le désirait tant. Aussi nous venons toujours en toilette, mais des toilettes sobres comme il convient à des jeunes personnes résolues à s’instruire sur le mérite des écrivains contemporains ;… à supposer que nous y soyons résolues !

Le clan des étrangères, la tour de Babel, comme nous l’appelons, a voulu nous imiter ; mais l’élégance s’y fait un peu tapageuse. Cette tour de Babel est représentée par quatre Américaines très exubérantes, quelques Espagnoles avec des tailles souples de créoles, une grosse Allemande, fille de je ne sais quel prince autrefois régnant, une Russe très distinguée et trois Anglaises qui se glorifient d’être grimpées dans l’Himalaya pendant que leur père était gouverneur de l’Inde ; un peu raides, des teints d’aurore et des cheveux blonds tordus sur la nuque pour le petit chignon traditionnel.

Toutes, excepté les Américaines, portent de vieux noms, d’une noblesse authentique ; celle des Américaines réside dans leur fortune. Mais nos mères sont tranquilles malgré cela, car Mme Divoir est très sévère pour les admissions à son cours.

Du reste, nous sommes six très liées ensemble : les deux de Charmoy, Jeanne, Suzanne, Thérèse de Lubières et moi ; aussi nous avons fort peu de rapports avec la tour de Babel et avec les autres jeunes filles du cours que nous connaissons plus ou moins.

Par droit de sagesse, c’est Suzanne qui préside notre groupe. Elle est tellement meilleure que nous !

Quand on la voit, on ne songe jamais à se demander si elle est jolie ou non, parce qu’on la trouve tout de suite charmante ; et ceux qui ont une fois rencontré son sourire un peu mélancolique, le regard clair, doux, profond de ses yeux bruns, éprouvent toujours le désir de les revoir encore. Suzanne n’est pas triste pourtant, mais elle a une gaieté sérieuse, tranquille, venue surtout de celle qu’elle rencontre chez les autres, et qu’elle partage pour leur faire plaisir, car elle pense à ceux qui l’entourent en premier lieu, et à elle en dernier… Et encore, quand elle y songe !

C’est aussi la perle des confidentes ; elle semble toujours s’intéresser aux récits qu’on lui fait, — alors même que, bien certainement, ils ne peuvent la toucher en rien, — sans parler jamais d’elle-même ; et avec une telle simplicité ! Comme si s’oublier ainsi était une chose tout aisée, toute naturelle !

Sa mère est veuve, toujours malade. Elle a ses deux frères au loin : l’un en ce moment au Tonkin, avec son navire la Conquérante, l’autre à Vienne, où il est attaché d’ambassade. Eh bien ! elle se fait leur correspondante assidue ; elle leur envoie des petits chefs-d’œuvre de lettres qu’elle me permet quelquefois de lire, car elle sait combien je suis heureuse de sa confiance, des lettres fines, spirituelles, pleines de cœur, disant toujours quelque chose, et qui apportent aux deux absents le bon parfum du « home ».

Et puis aussi, sans bruit, sans embarras, elle dirige tout dans la maison, pense à tout, distrait sa mère, lui fait la lecture en anglais (Mme de Vignolles est Anglaise), met à exécution des recettes admirables pour les confitures, et trouve encore le temps de broder des ornements pour l’église de Saint-Aubin et d’habiller je ne sais combien de petits misérables.

Suzanne est trop bonne. Quelquefois j’ai peur qu’elle ne veuille nous quitter pour devenir sœur de charité. Heureusement sa mère la retient parmi nous. Mais n’importe, quand je la vois par hasard au bal et dansant, cela me fait du bien, parce que je suis sûre qu’elle appartient encore aux profanes.