Elle devrait bien apprendre son secret pour être toujours contente à cette pauvre Thérèse de Lubières, qui, elle, a perpétuellement l’air de dire comme Louis XIII à ses courtisans : « Ennuyons-nous ! Ennuyons-nous ! »

Thérèse a deux millions de dot, ni frère ni sœur, une mère d’humeur un peu capricieuse, mais excellente ; un père général qui s’est battu comme un héros en 1870, et irait aujourd’hui au bout du monde sur le moindre désir de Thérèse. Et avec tout cela, elle est la personne la plus ennuyée qu’il soit possible de concevoir.

On dirait vraiment qu’elle est lasse d’être trop heureuse.

Peut-être au moment où elle s’en venait sur la terre, il y a vingt ans, a-t-elle rencontré sur son chemin l’âme d’un vieux misanthrope qui sortait de la vie, dégoûté de toute chose… Il y aura eu confusion ! Si bien que le petit bébé rose reçu par Mme de Lubières enfermait l’âme du vieux misanthrope ; et voilà pourquoi Thérèse est sceptique et blasée, comme si elle avait déjà vécu une fois !… Parce que nous sommes un peu cousines à la mode de Bretagne, nous nous rencontrons très souvent, en dehors du cours.

Mais j’ai soin de ne jamais parler devant elle des choses qui m’intéressent beaucoup, car elle a une manière de regarder les personnes enthousiastes ainsi que des êtres curieux, d’une espèce particulière, phénoménale, qui vous produit l’effet d’une douche d’eau glacée…

Pourtant, malgré mes précautions, à chaque instant, elle me dit : « Mon Dieu ! Paulette, que tu es jeune ! » Absolument comme si elle était Mathusalem en personne.

Son air de pitié m’humilie bien un peu sur le moment ; mais, malgré tout, j’aime encore mieux être jeune… Et Jeanne aussi pense comme moi ; toutes deux nous trouvons si amusant de vivre, quoi qu’en dise Thérèse !

Jeanne n’est certes pas ennuyée ! Elle est nerveuse, vibrante, parisienne, avec des yeux qui brillent « pareils à des étoiles », ainsi que le lui a écrit Robert de Saunier, un jour, en jouant « au jeu des portraits »…, une masse de cheveux noirs, découvrant le plus joli cou du monde ; des dents éblouissantes, et un beau rire qui sonne joyeux autant que les grelots d’une Folie.

Elle adore le bruit, le mouvement, le monde. Elle est capable d’apparaître à cinq bals dans une seule soirée, de danser dans tous et de « cotillonner » dans le dernier jusqu’à six heures du matin, pour être prête vers huit heures à aller faire son tour du Bois à cheval, être sur pied toute la journée et recommencer le soir…

Si maman voulait, je l’imiterais bien volontiers…