— Dame, mon brave camarade… Avouez qu’il nous est facile à nous de condamner, puisque…

Le docteur ne continua pas. Il venait d’apercevoir Agnès qui s’apprêtait à sortir, emportant ses fleurs.

— Ah ! mademoiselle Agnès ! tous mes hommages. J’espère que tantôt mon fils Paul aura l’honneur de vous présenter les siens à la musique. Ma femme m’a bien chargé de demander à Mme Vésale si vous iriez après les vêpres.

— Agnès va s’en informer, dit le commandant, qui aimait à causer à l’aise avec son ami et se méfiait un peu de sa langue, souvent trop longue pour de jeunes oreilles. Vois ta mère, mon enfant, et fais-lui la commission du docteur.

Agnès disparut et s’acquitta de son ambassade auprès de Mme Vésale, qui, même en ce jour de fête, trouvait moyen de se livrer à l’une de ses occupations favorites, ranger ses armoires, fleurant bon la lavande. Puis, libre de disposer de son temps, l’enfant rentra dans sa chambre et s’assit devant sa fenêtre large ouverte, avec un plaisir inconscient de se sentir toute seule chez elle.

Oui, c’était vraiment son « chez-elle », plus encore qu’elle ne le supposait, le sanctuaire intime fait pour son âme candide, que cette pièce tendue d’un papier très clair, fond bis, sillonné de grandes fleurs d’un bleu lavé. Toute blanche était la couverture du lit étroit ; blanche comme le bénitier de porcelaine pendu au chevet, comme les rideaux qui l’enveloppaient d’une ombre chaste et ceux qui tombaient aux fenêtres, comme les lis de fine batiste dressant leur tige élancée vers la statue d’albâtre de la Vierge ; blanche comme l’était l’âme de cette enfant très douce, délicatement tendre, pétrie d’ignorances et de pureté, à l’aube exquise de sa vie de jeune fille.

Les mains jointes sur ses genoux, elle regardait au loin, dans l’infini bleu de ce ciel d’avril ; elle aspirait à pleines lèvres le souffle chaud qui courbait les jeunes frondaisons et agitait de frissons la neige rose des pommiers en fleur qu’elle apercevait dans les jardins à perte de vue, dès qu’elle détournait les yeux du ciel insondable. Car il y en avait des jardins et encore des jardins, dans ce quartier un peu éloigné du centre de la ville, quelques-uns pareils même à de vrais parcs, délicieusement noyés dans la brume verte dont le renouveau baignait les branches… Et puis, par delà les jardins, c’étaient, hors de la ville, les champs où s’épandait librement la clarté blonde du soleil printanier.

Ah ! la belle fête de Pâques ! Et comme elle en jouissait, la petite Agnès, les yeux autant que le cœur, pleins de lumière… Comme elle en jouissait, après avoir vécu, toutes les journées précédentes, dans la tristesse des offices de la sainte semaine ; un peu lassée aussi physiquement par les maigres scrupuleux que la commandante faisait observer dans sa maison ! Maintenant tout son être juvénile semblait se dilater dans cette joie fraîche de la nature ressuscitée, elle aussi.

Son livre de prières était encore là, sur la table où elle l’avait posé le matin même, en rentrant de la messe. Mais le moment n’était pas venu de le reprendre. Dans une demi-heure seulement allait retentir l’éclatante sonnerie des cloches qui annoncerait l’instant des vêpres… Autour d’elle, dans la maison comme au dehors, c’était encore le grand silence des après-midi de dimanche. Elle entendit son père demander au domestique qui sortait « si le cheval avait bien tout ce qu’il lui fallait ». Puis rien ne vint plus la distraire de sa songerie capricieuse qui évoquait des souvenirs de sa jeune vie.

Tout unie et toute blanche, cette vie qui, pendant dix années, n’avait guère connu d’autre horizon que celui des jardins du Sacré-Cœur, dans les différentes villes où l’avait conduite la carrière de son père. Maintenant, sa démission donnée au grand regret de Mme Vésale, le commandant, qui n’avait jamais montré d’ambition, était revenu vivre dans la maison familiale où il avait joué petit garçon. Et autant que lui, Agnès l’aimait, cette grande maison dans laquelle, jadis, l’accueillaient avec tant de joie les grands-parents qui, l’un après l’autre, s’en étaient allés dans la sérénité de leur foi, avec un vœu suprême de bonheur pour leur petite Agnès.