Ah ! qu’ils l’avaient gâtée, ces chers vieux dont elle gardait un souvenir tout palpitant d’affection émue, en dépit du temps enfui… Voici qu’en cette minute, il lui revenait la vision d’autres fêtes de Pâques, dans sa petite enfance passée auprès d’eux. Alors, quand les cloches sonnaient, le samedi saint, elle s’en allait, le cœur battant, chercher, parmi le buis, les œufs déposés, « par les cloches, à leur retour de Rome », dans de menus paniers d’osier bleu et blanc, qu’elle conservait, rangés sur une planche de son étagère… Et comme ils la regardaient, trottinant pour cette bienheureuse recherche, la grand’mère encore toute jolie sous ses papillotes neigeuses, le grand-père solide et fort, avec de gros sourcils, une grosse voix, pas effrayante du tout, même quand il voulait gronder !
Car alors, le couvent ne l’ayant pas assagie, elle n’était pas trop raisonnable, la petite Agnès ; et, en compagnie de Cécile, — un vrai garçon, — elle avait commis, en ce temps-là, bien des sottises qui la faisaient sourire, à cette heure, d’un sourire indulgent de grande personne… Elle avait changé… et Cécile aussi…
Cécile !… Ce nom qui traversait le souvenir d’Agnès fit dévier sa pensée, y évoquant soudain l’image de la jeune femme, telle qu’elle lui était apparue le matin. Non, décidément, elle n’était plus la même, Cécile… Depuis leur rencontre, cette idée la poursuivait, presque obsédante… Certes, elle avait toujours ses joues fraîches, ses yeux rieurs, sa bouche joyeuse aux lèvres très rondes. Et pourtant, Agnès ne retrouvait plus en elle son insouciante compagne. Était-ce le mariage qui l’avait transformée ainsi, lui mettant au regard cet éclair rayonnant ?
Vraiment, jusqu’à la minute où la jeune femme lui avait parlé avec ce visage nouveau, Agnès n’avait jamais imaginé que ce pût être une telle source de joie d’être mariée. Même, elle s’était étonnée de l’exubérante satisfaction de Cécile pendant ses fiançailles ; exubérance qui la choquait un peu dans sa réserve de petite fille très pure… Et maintenant, comme si elle eût deviné ses muettes questions, Cécile venait de lui dire : « Tu comprendras quand tu aimeras à ton tour ! »
Quand elle aimerait… Mais elle avait aimé déjà ! Elle avait eu pour des religieuses, pour quelques-unes de ses compagnes, une affection dont la douceur ardente lui pénétrait toute l’âme, y éveillant des joies si intenses qu’elles en devenaient douloureuses… Alors, que voulait dire Cécile ?…
Et soudain, dans son esprit songeur, une interrogation jaillit, l’agitant toute d’un frémissement sourd. Ce sentiment si fort qui transfigurait sa rieuse amie, était-ce donc celui qu’on appelait l’amour ?… L’amour, un mot que ses lèvres seules connaissaient et ne prononçaient jamais que dans sa prière ; ou, encore, quand elle lisait certains chapitres de son Imitation. Et dans sa pensée, montèrent les paroles de passion mystique tant de fois prononcées par sa bouche d’enfant innocente : C’est quelque chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger, ce qui est pesant… et doux ce qu’il y a de plus amer… Rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux… Celui qui aime, court, vole, il est dans la joie… Que l’amour me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports…
Jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul pouvait ainsi attirer l’âme, défaillante dans l’extase. Pour la première fois, elle se demandait, presque effrayée, s’il était possible que le cœur pût avoir le même élan vers une créature humaine ; si le mot troublant, répété presque à chaque ligne dans le livre de prières, avait un autre sens plus terrestre, que son amie connaissait maintenant…
Depuis qu’elle était sortie du couvent, Agnès avait souvent entendu ces phrases sortir de la bouche de son père : « Quand nous marierons Agnès », ou : « Quand Agnès sera mariée. » Et elle n’y avait pas pris garde. Se marier lui paraissait une chose toute naturelle, un événement qui devait nécessairement se produire dans la vie d’une femme. Ainsi, toute petite, elle avait été baptisée et, plus tard, elle avait fait sa première communion. Et pourtant, tout à coup, ce mot de « mariage » lui apparaissait revêtu d’un sens inconnu, mystérieux et charmeur… Cela, pour quelques paroles échappées à cette rieuse Cécile, parce qu’elle avait vu la jeune femme serrer son bras contre celui de son mari, avec cette attitude de confiance heureuse qu’on a seulement auprès de ceux qui vous sont chers par-dessus tout…
Un jour arriverait-il donc où elle aimerait ainsi un inconnu, venu elle ne savait d’où, qui l’emmènerait comme ce grand officier avait emmené son amie, et, sans qu’elle pût prévoir comment, lui éclairerait le regard de cette allégresse étrange ?…
Une rougeur courut sur son visage à cette évocation trop précise. Et elle secoua la tête pour fuir ce flot de pensées qui lui montaient au cerveau, prise d’une crainte, dans sa conscience délicate, d’avoir fait mal en rêvant ainsi. D’instinct même, elle se leva, prête à prendre un livre pour échapper à elle-même. Mais elle s’arrêta ; et seulement, très résolue, elle obligea sa pensée à se porter vers ce voyage à Paris, dont l’annonce, une heure plus tôt, l’avait ravie ; à cette conférence, qui excitait sa curiosité ; aussi, à celui qui la ferait et que son père paraissait tenir en si haute estime… Une minute, elle chercha à se le figurer tel qu’elle le concevait d’après les paroles du commandant,… un peu comme une sorte de missionnaire laïque prêchant le bien aux hommes.