Puis, aussi, elle songea, amusée, aux exclamations qui s’élèveraient à la musique, quand, à la sortie des vêpres, Mme Vésale annoncerait à ses amies qu’elle partait pour Paris, et aux commissions sans nombre dont les dames de Beaumont trouveraient aussitôt à les charger. Mais une ombre passa sur son visage quand elle se rappela qu’à la musique, elle allait rencontrer non seulement la bonne Mme Darcel, lui chantant à tout propos les louanges de son fils Paul, mais encore le docteur Paul lui-même. Or, il intimidait beaucoup Agnès, ce docteur Paul, un garçon sérieux, grave même d’aspect, qu’elle savait être un savant. Sa mère disait avec fierté que, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir un médecin célèbre à Paris. Mais il avait l’amour exclusif de sa province ; il y était revenu poursuivre la carrière de son père, et déjà il tenait une place importante dans la société de Beaumont ; encore qu’il n’eût rien de très séduisant, avec ses traits un peu durs, ses yeux gris, sévères et calmes, sa légère gaucherie d’allures dans le monde qu’il n’aimait pas ; se plaisant seulement dans la compagnie des hommes, trouvant celle des dames d’une insignifiance parfaite, semblait-il. Au demeurant, très bon et d’un dévouement sans limites pour ses malades.
Mais ces qualités ne suffisaient point pour rendre Agnès moins intimidée par sa seule présence, et, dans un souhait fervent, elle murmura :
— S’il pouvait n’être pas à la musique, tantôt !
Même, elle était toute prête à faire une petite prière à cette intention. Elle n’en eut pas le temps. La porte de sa chambre s’ouvrait, et Mme Vésale apparaissait en tenue de sortie.
— Comment, Agnès, tu n’as pas encore ton chapeau ?… Mais il va être trois heures… Tu n’entends donc pas les vêpres sonner ?
Toute rose, Agnès se dressa. Enfermée dans sa songerie, elle n’avait rien entendu… Pourtant tout l’air vibrait maintenant de carillons sonores… Très vite, avec un mot d’excuse, elle mit son chapeau, prit son livre de prières, puis descendit pour rejoindre sa mère, déjà dans le vestibule.
II
— Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin ? Il est l’heure de partir, sans quoi nous manquerons le train ! cria, du vestibule, la commandante, que les voyages avaient le privilège de jeter dans un état d’agitation exceptionnelle.
Depuis le matin, elle trottait dans la maison, accablait les domestiques de recommandations, leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes de la basse-cour, de se livrer à des époussetages quotidiens dans les appartements, d’arroser les fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre les palmiers dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait la série de ses ordres que pour presser le commandant, qui, faisant toute chose avec méthode, se rebiffait devant les injonctions répétées de sa femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel impatient qu’elle lui jetait, du rez-de-chaussée, n’eut-il pas le don de l’émouvoir beaucoup. Il réunit ses bagages, en vérifia le nombre ; puis, après un coup d’œil d’homme soigneux autour de sa chambre, se mit enfin en devoir d’aller gagner la voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant de plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement le secret de son plaisir. En effet, la commandante n’était point pour le moment d’humeur à voir sa fille ravie de partir ; avec des gestes nerveux, elle fourrageait dans son sac de voyage.
— Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au linge. Vite, cours la chercher…; Julie ne la trouverait pas.