Il parle, et les de Charmoy écrivent toutes ses paroles. Jeanne griffonne capricieusement. Thérèse le considère avec surprise, un homme qui sent si vivement !…
Suzanne et moi, nous ne prenons presque pas de notes, car il n’y a pas à craindre que nous oubliions ce qu’il nous dit. Mais une fois de retour à la maison, je recherche les morceaux de prose ou de poésie qu’il nous a lus, afin de voir si mon impression est la même que la sienne ; et quand cela arrive, j’en suis très contente, parce que j’ai entendu vanter bien des fois la justesse de ses appréciations littéraires. La « justesse » !… Quel joli mot !… et je l’ai trouvé toute seule…
2 janvier 189.
Notre jour de l’an s’est passé comme tous les jours de l’an : avec des embrassements, des cartes de visite, des bonbons, des compliments, des étrennes ; le tout agrémenté de l’éternel « Je vous souhaite une bonne année ! »
A onze heures, maman nous avait envoyés à la messe, les deux petits, miss Emely et moi. Je n’étais pas trop fâchée qu’elle ne nous accompagnât pas, parce que sa présence m’aurait peut-être empêchée de mettre certain projet à exécution. Depuis le jour où Jeanne m’a dit « que le nom du premier pauvre auquel on fait l’aumône le jour de l’an est le nom de votre mari », je ne manque pas de tenter l’expérience.
La première année, mon pauvre s’appelait « Louis ». Louis…, je n’adore pas ce nom-là ; j’en aurais même mieux aimé un autre, mais enfin ! Louis de… quelque chose de bien sonnant… « Fils de saint Louis, montez au ciel !… » C’était encore possible.
L’année dernière, je recommence ma question, pour voir si j’aurai la même réponse. Et alors il ne s’appelait plus Louis, mon futur mari, il se nommait… c’était bien autre chose !… il se nommait… Antoine !!!
J’étais désolée, quand Jeanne m’a fait remarquer que la troisième fois seule comptait toujours. Aussi, cette année, le résultat de ma demande devait être sérieux.
Nous étions arrivés juste pour la messe, de sorte que je n’avais pu placer ma question avant d’entrer dans l’église. Mais, pendant la messe, ces noms : Louis, Antoine et… trois étoiles me trottaient dans la tête. S’il allait encore s’appeler Antoine !…
Nous sortons enfin, et je cherche tout de suite un pauvre convenable pour ce que je voulais en faire. C’était une fatalité : il n’y avait que des femmes, ou bien des vieux de mauvaise mine. Enfin, ô bonheur ! j’aperçois un petit garçon très laid, accroché à la robe de sa mère. Je me glisse de son côté, sans répondre aux femmes qui me répétaient en chœur :