— M. Chambert ! Tu l’as pris pour toi toute seule depuis le commencement de la soirée !
J’avais un peu envie de me fâcher. Mais je n’en ai pas eu le temps. Mme de Charmoy, qui n’avait plus son regard endormi, s’est précipitée de mon côté, me demandant : « Si je serais assez aimable pour dire une de mes délicieuses romances. »
En général j’adore chanter, surtout chez Mme de Charmoy, car personne ne fait attention, et c’est alors comme si j’étais seule.
Mais ce bienheureux soir, tout avait changé. Les travailleuses sortaient de leur engourdissement et ne travaillaient pas ; les joueurs ne ressemblaient presque plus à des automates, et M. de Charmoy paraissait aussi joyeux que lorsqu’il sort de sa maison pour aller au Cercle…
Mais chanter devant lui, M. Michel !
Ah ! si j’avais pu, au moins pour un instant, être une grande artiste !
Je n’avais pas la ressource de dire que je ne me rappelais rien par cœur, puisque toutes mes amies savent que j’ai une mémoire excellente. Aussi je me suis résignée ; j’ai accepté le bras de M. de Charmoy, et j’ai bravement commencé une mélodie suédoise, très originale, mon morceau favori.
Dès les premières notes, quand j’ai entendu ma voix monter claire et vibrante, toute ma frayeur s’est envolée.
Je ne regardais pas !… Et pourtant, j’ai vu que M. Michel se rapprochait de façon à être tout près du piano, à quelques pas de moi… Cela m’était égal ! J’ai été croquée, un jour que je faisais ainsi de la musique avec Suzanne : j’étais fort… passable ! Je ressemblais à sainte Cécile, une sainte Cécile parisienne, du dix-neuvième siècle, comme celles que fait Dubufe…
Malgré moi, je le sentais bien, je chantais pour lui seul.