Très affectueusement,
H. A.

RÊVE BLANC

I

Sa haute taille courbée devant l’autel superbement illuminé, Monseigneur achevait les dernières prières de la grand’messe, car il ne manquait jamais d’officier en ce jour de Pâques ; et le chant sonore des orgues monta sous les voûtes aériennes de la cathédrale, qui s’élevaient d’un seul jet vers le ciel invisible.

Mais on le devinait tout bleu, ce ciel printanier, d’un bleu délicat et fin sous le ruissellement de soleil qui l’emplissait de clarté blonde ; et, trouant les antiques verrières dont il avivait l’éclat, un large rayon sillonnait l’ombre du chœur, allumant des éclairs sur les ors de l’autel, sur la gloire qui flamboyait dans la lumière frémissante des cierges, sur les chapes rutilantes des prêtres qui sortaient maintenant en une procession lente. Précédé de son clergé, Monseigneur s’en allait, inclinant sur son passage les fronts qu’il bénissait d’un geste à peine esquissé de sa longue main pâle, sa marche rythmée par l’hymne triomphal jailli des grandes orgues qui chantaient l’éternel Alleluia du jour de la Résurrection…

Alors Agnès Vésale redressa son blanc visage de dix-huit ans, encore incliné sur ses mains jointes, et elle se leva. En cette minute, toute droite dans la grâce indécise de son être trop svelte, elle avait un air de jeune vierge de vitrail, avec son col long et mince, son buste un peu étroit, ses yeux très doux, couleur de fleur de lin, son visage clair nimbé par les cheveux d’un blond d’argent tordus simplement sur la nuque.

— Viens-tu, Agnès ? murmura sa mère.

Elle eut un signe de tête ; et, après la rapide prosternation dont on lui avait donné l’habitude au Sacré-Cœur, elle suivit Mme Vésale, — Mme la commandante Vésale, — qui évoluait à travers le flot des fidèles avec son adresse de petite femme active. Par toutes les portes large ouvertes, la foule sortait, se répandait sur la vaste place ouverte devant le portail principal, l’animant d’une vie fugitive, ainsi que les rues paisibles au milieu desquelles se dressait la vieille basilique, sous le couronnement de son merveilleux clocher que les hirondelles enlaçaient de courbes folles, bien haut dans l’espace limpide.

Un groupe des officiers de la garnison s’était arrêté sur la place, considérant la sortie de la messe ; encore que, d’ordinaire, les offices de la cathédrale ne fussent point suivis par les élégantes de Beaumont, qui leur préféraient la messe de midi, accordée à leur indolence en certaines églises de la ville. Mais, en ce jour de Pâques, l’usage était que chacun se rendît à sa paroisse ; et le quartier de Notre-Dame était assez bien habité pour que la curiosité des brillants chasseurs à cheval ne fût point dépensée en pure perte.

Telle était, à coup sûr, l’opinion de Mme Vésale, tandis qu’elle descendait les marches, cherchant du regard les visages amis, répondant de loin aux saluts et sourires qui accueillaient son approche, examinant d’un œil investigateur les toilettes des femmes réunies devant l’église ; car, selon l’antique usage, presque toutes avaient arboré, pour la fête de Pâques, leurs nouvelles robes de la saison. Et la commandante, en son for intérieur, jugea Agnès, qui descendait devant elle, l’une des mieux habillées ; ayant un air de jeune fille tout à fait comme il faut dans sa robe de crépon beige, œuvre de la meilleure faiseuse de Beaumont. Elle ne soupçonnait guère que ce chef-d’œuvre eût été jugé par une vraie Parisienne aussi « province » que possible ; pas plus qu’elle ne sentait combien la nuance blonde de la robe était en délicate harmonie avec le teint et les cheveux d’Agnès.