Était-il surprenant qu’André Morère la regardât, — comme s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher les yeux de son visage ? songea candidement Agnès. Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler cette jeune femme si belle… Mais le commandant n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé, et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts, avec la politesse excessive dont il était coutumier. Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse dans le regard, il dit de sa voix sonore :

— Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre jeunesse contemporaine… qui en a si grand besoin !

Un indéfinissable sourire avait couru sous la moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina :

— Je suis heureux, commandant, d’avoir en quelque chose pu mériter votre approbation… Mais vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean, prêchant au désert.

Le commandant protesta vivement.

— Ne doutez pas de votre mission, monsieur, sans quoi vous êtes perdu… Rappelez-vous que tous les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare de voir un homme de votre âge prendre aussi à cœur le perfectionnement moral de ses contemporains… Et nous avons tous, hélas ! besoin de perfectionnement, mais c’est dans l’âme des jeunes surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble, guidée par les principes qui font les hommes vraiment forts… Vous avez bien raison, monsieur, de prêcher à haute voix la vertu ; elle seule empêche les cataclysmes qui bouleversent un pays…

Le commandant était parti sur le sujet qui lui était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait pas qu’au son de sa voix vibrante, — sa voix de commandement, — un demi-silence s’était fait dans le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que, sur bien des lèvres, un sourire flottait.

Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs très intimidée dans ce milieu si différent de celui qu’elle connaissait ; dans une glace, elle s’aperçut justement, toute droite et rougissante à côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix, tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait en spectacle ; et elle éprouva un irrésistible désir de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent, elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour lui réciter un compliment de bienvenue.

Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec une attention marquée, les jugements du commandant ; c’était le conférencier lui-même. Il y avait bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens, car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux, paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de son père et même aux réflexions de sa mère, qui jugeait à propos de se mêler à la conversation, ayant horreur du rôle de personnage muet. Et Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente ; telle, qu’elle ne se troubla pas quand son père se décidant à prendre congé, elle sentit sur elle le regard pensif du jeune homme, auquel M. Vésale la présentait, — ainsi que l’on présente les humbles mortels aux personnages illustres.

Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand elle entendit son père dire au jeune homme :