— Roméo et Juliette.
Mais ces deux noms ne disaient absolument rien à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie pour la musique que pour la poésie. Et, encore hérissée, elle continua :
— Qu’est-ce que ce Roméo et cette Juliette ? Quel est le sujet de l’opéra ? Je ne m’en souviens pas…
Le commandant lui-même ne s’en souvenait que vaguement, et très sincère, il expliqua :
— C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles qui rendent leurs enfants très malheureux par leur désunion. Le livret est un peu triste, si je me rappelle bien… mais la musique est très agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.
— Il ne renferme pas de ballets, au moins ?
— Oh ! je ne pense pas… Comment veux-tu qu’on danse dans les circonstances lamentables où se trouvent les personnages ?… Ce serait tout à fait déplacé !…
La commandante ne releva pas cette explication. Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction qu’en vertu de principes très arrêtés, comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse, pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra, — qui lui eût paru, à elle, carrément ennuyeuse, — pût avoir une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant sa fille créée à sa ressemblance.
Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité, ayant décliné pour son compte l’offre du commandant, elle ne fit plus de grandes objections à ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles nobles…
… Le commandant et Agnès éprouvaient toujours un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble, sans un tiers entre eux ; et, ce même soir, ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que deux écoliers en liberté ; Agnès, tout amusée de voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu blasés, comme des visions de contes de fées. Et ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement des globes de lumière blanche, sa grande silhouette, découpée sur un ciel clair.