— Alors, mon cher ami, nous vous suivons !

Maintenant, Agnès était devenue pour André Morère une vraie petite fille, adorablement jeune ; et, avec la bonne grâce qu’il eût apportée à distraire une enfant charmante, il lui fit voir tout ce qui, dans le foyer, dans la partie de l’Opéra appartenant au public, pouvait l’intéresser ; lui disant des anecdotes, dignes de ses jeunes oreilles, sur les grands artistes, les compositeurs dont les noms étaient liés à celui de l’Opéra, l’amusant et la charmant ainsi.

Mais une sonnerie éclata et le commandant décréta, en vertu de sa ponctualité militaire :

— Allons, il faut regagner nos places. L’acte va commencer.

— Déjà ! pensa Agnès, saisie d’un obscur regret.

Pour elle, l’entr’acte avait passé avec une rapidité de songe… Son père prenait congé, se répandant en remerciements pour la très grande amabilité de M. Morère, sa complaisance, etc. Alors, comme le jeune homme s’inclinait devant elle très profondément, elle osa lui répéter, après son père, un « Merci, monsieur », un peu timide, mais tout palpitant de reconnaissance, qu’André Morère, d’ailleurs, se défendit d’accepter.

Le cœur léger, elle regagna sa place, d’où, instinctivement, tout de suite, elle jeta un coup d’œil sur la loge de Mme de Villerson. Morère y était rentré ; et, assis derrière la jeune femme, il lui parlait… Et Agnès ne sut pas qu’il lui racontait spirituellement sa promenade au foyer avec une naïve petite provinciale, curieuse à étudier.

Le rideau se relevait… Alors, de nouveau, elle fut reprise toute par le drame passionné qui se jouait sur la scène, et qui résonnait en elle avec une intensité étrange. De nouveau, l’harmonie poignante des chants l’emportait dans l’atmosphère d’amour désespéré où se mouvaient les deux amants immortels…

Et voici que, tout à coup, il lui semblait entre voir le sens caché des paroles de son amie… Cécile avait raison, il y avait plusieurs manières d’aimer ; mais jamais, avant ce soir, elle n’eût pensé que deux créatures humaines pouvaient le faire avec cette passion, ce mépris orgueilleux de tout ce qui n’était pas eux. Dans sa pensée d’enfant pieuse, flottaient obscurément les mots du livre saint : L’amour souvent ne connaît point de mesure ; mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts… Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté du bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que d’aimer… Et trouvant un sacrilège de les détourner de leur sens mystique, elle s’efforçait de les fuir… Maintenant, elle savait… Oui, des créatures humaines pouvaient s’aimer comme, jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul devait l’être. Palpitante d’angoisse, elle écoutait l’adieu poignant que se faisaient les deux pauvres êtres que l’amour jetait vers la mort et qui lui donnait envie de sangloter, de s’enfuir, de les oublier ; surtout d’échapper à la pensée défendue, croyait-elle, qu’un jour viendrait où, peut-être, elle aussi entendrait de pareils accents…

Le bon commandant ne se doutait guère du sourd travail qui s’accomplissait dans le cœur de sa petite Agnès.