Emportés par le flot qui se dirigeait vers les sorties, elle et son père passèrent devant la loge de Mme de Villerson. La porte en était ouverte, et sur le seuil apparaissait la jeune femme dont André Morère plaçait, sur les épaules nues, la pelisse de soie rose tendre, le capuchon ourlé de dentelle voilant les cheveux de lumière. Avec un soin extrême, il l’enveloppait, et ne vit ni le commandant ni Agnès, qui pourtant le frôlèrent presque.

IV

Sous l’ombrage des grands arbres du Cours, le tout Beaumont, en ses atours du dimanche, était réuni autour du kiosque, où l’harmonie municipale s’évertuait à rendre les beautés d’une suite d’airs variés sur Faust. Le commun des mortels, c’est-à-dire la petite bourgeoisie et le menu peuple, écoutait debout, massé derrière les haies de l’enceinte réservée, applaudissant avec chaleur les musiciens, que leurs accords fussent ou non tombés d’aplomb. Mais la « société » de Beaumont, confortablement assise en cercles sympathiques, se montrait plus sévère et témoignait une indulgence dédaigneuse pour les efforts, — assez peu récompensés d’ailleurs, — de l’orchestre qu’elle n’écoutait guère.

On causait beaucoup dans les différents groupes formés par les divers clans de la ville, qui s’examinaient les uns les autres, se jugeant avec une bienveillance discutable. Mais la plupart de ces groupes étaient tout féminins, car les « messieurs » de Beaumont avaient pour habitude d’arpenter les allées du boulevard durant la musique, tout en devisant sur les affaires de la ville, voire même sur celles de leurs concitoyens, échangeant de plus, à l’occasion, leurs réflexions sur les femmes présentes. Mais c’était surtout l’élément militaire qui se permettait, avec le plus de désinvolture, d’apprécier les dames de Beaumont, lesquelles ne lui en voulaient pas d’ailleurs, et voyaient, sans nul ennui, la note claire des uniformes jetée dans la monotonie du costume des civils.

Autour de Mme Vésale, l’une des personnes les mieux posées de la ville, s’étaient assises quelques-unes de ses amies : l’excellente Mme Darcel, femme du docteur, l’optimisme incarné en une ronde petite créature, aux joues vermeilles sous des papillotes grises, cernant les tempes ; Cécile Auclerc, un peu assombrie par l’absence d’Agnès, et surtout par celle de son mari, retenu par un camarade ; la femme du colonel Télart, une estimable dame d’intelligence moyenne et de curiosité supérieure, suivant toujours sa mère, vieille dame qui ne sortait de son silence que pour s’écrier, enchantée, que les musiciens « jouaient comme des anges » ; enfin Mme Salbrice, la femme du conseiller à la cour, tenue dans Beaumont pour un esprit transcendant, mais redoutée pour son humeur mordante, sa critique aisée, sa façon de donner son avis sans qu’on le lui demandât, dans la conviction de sa compétence universelle. Elle et la commandante ne s’entendaient pas toujours très bien, étant également d’humeur autoritaire ; mais, en apparence, elles étaient fort aimables l’une pour l’autre. Et ce fut avec le plus agréable sourire que Mme Salbrice demanda :

— Eh bien, elle aura donc lieu, cette fameuse conférence ? Souhaitons de ne pas dire après l’avoir écoutée : « Beaucoup de bruit pour rien ! »

Les lèvres de la commandante se pincèrent légèrement, et d’un ton acidulé, elle répliqua :

— Mais, chère madame, pourquoi en serait-il ainsi, je vous prie ? Je connais, moi, ce jeune homme ; et je puis vous certifier que c’est un véritable orateur, un homme de beaucoup d’esprit et de cœur que nous gagnerons tous à entendre !

— Pan ! marmotta entre ses lèvres Cécile, distraite par cette ombre d’escarmouche.

Puis tout haut, elle interrogea, assez indifférente :