— Oh ! Cécile, ne parle pas de moi. Raconte-moi plutôt ton voyage…

Cécile ne demandait qu’à parler. Par nature, elle était expansive, et l’épanouissement de son jeune bonheur n’était pas fait pour la rendre silencieuse. Pêle-mêle, les anecdotes, les souvenirs lui montèrent aux lèvres, joyeux, alertes, racontés au hasard de leur évocation, tout imprégnés de cette allégresse qui semblait la pénétrer tout entière. Agnès, elle, l’écoutait, ainsi qu’elle écoutait, enfant, les contes merveilleux qui la charmaient. Mais le conte, cette fois, était une histoire vraie, et ce n’étaient pas des lèvres tremblantes d’aïeule qui la disaient. La voix de Cécile montait très gaie, dans le silence des rues à peu près désertes, bordées de grandes maisons dont les fenêtres s’entr’ouvraient, au souffle de l’air attiédi, sur de vastes pièces rangées avec un soin minutieux, — le soin particulier aux ménagères de province. Par-dessus les murs des jardins, jaillissaient les branches gonflées de sève sous la jeune verdure, sous les panaches mauves des lilas, distillant au soleil leur parfum que l’air emportait et dont il jetait aux lèvres la caresse grisante.

Et cette éclosion de la saison printanière semblait tellement exquise à Agnès, qu’elle ne s’étonna pas d’entendre Cécile conclure joyeusement :

— Enfin, ne me demande pas, ma chérie, de te parler des musées. Nous ne les avons pas autrement fréquentés, Édouard et moi… Nous aimions beaucoup mieux les promenades en voiture, dans la campagne, autant que possible…

Mais ici les récits de la jeune femme se trouvèrent brusquement interrompus ; le lieutenant Auclerc revenait… Et d’instinct, Agnès sentit que son amie lui échappait. D’ailleurs, Mme Vésale appelait sa fille, afin qu’elle dît adieu à la mère du colonel, qui prenait congé, arrivée devant sa porte, s’inclinant en des révérences vieillottes et cérémonieuses. Il y eut aussi force saluts et paroles amicales entre Cécile et sa petite amie ; puis, tandis que la jeune femme s’éloignait, le bras glissé sous celui de son mari, Mme Vésale et Agnès continuèrent leur chemin, hâtant le pas ; midi sonnait à toutes les églises de Beaumont, et le commandant attendait pour déjeuner.

Un peu impatient, car il était la ponctualité faite homme, il arpentait la galerie longeant le salon, pareille à une serre avec ses caisses de camélias et de jacinthes aux tons délicats de porcelaine.

— Eh bien, eh bien !… on ne rentre pas aujourd’hui ? fit-il d’un ton mi-grondeur, mi-souriant.

Il était de grande taille, solide et musclé, large d’épaules ; ses cheveux tout blancs hérissés en brosse comme ses sourcils qui surmontaient de petits yeux bleu clair, très bons et très francs.

— Elle n’en finissait donc pas, cette grand’messe ? Le déjeuner va être trop cuit. Mesdames, vous avez causé plus que de raison en sortant de l’office…

Mais la commandante n’aurait jamais admis qu’on pût la prendre en faute ; et prestement, elle répliqua :