Très rouge, toute frémissante, « Madame » ressemblait à un général qui s’apprête à livrer une bataille décisive. Sa réputation de maîtresse de maison impeccable n’exigeait-elle pas que ce Parisien emportât un souvenir sans ombre de sa réception chez le commandant Vésale ? Dieu sait qu’elle avait fait tout son possible pour obtenir un pareil résultat ! Ses plus belles porcelaines, ses fragiles cristaux chiffrés, les réchauds de famille avaient vu le jour pour la circonstance, en même temps que les vieux vins remontés par le commandant, en personne, des profondeurs de la cave ; et elle-même avait veillé à ce qu’Augustine se surpassât en tant que cordon bleu.

Après avoir regardé la table, si élégamment servie, elle regarda les convives, satisfaite de voir les invitées féminines en grande toilette : Cécile, épanouie à son ordinaire, en sa robe de visites de noces ; la bonne Mme Darcel, très majestueuse, habillée de satin noir perlé de jais et aimable pour tous, en particulier pour Agnès… Puis les hommes, le docteur fort gai, le lieutenant Auclerc très décoratif dans son dolman bleu pâle ; « mon fils Paul », un peu sombre, mais causant beaucoup, toutefois, avec André Morère, qui remplissait au gré de tous son personnage d’homme célèbre.

— Il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout ! remarqua Mme Vésale triomphante. Et si j’avais écouté Charles, pourtant, je l’aurais réduit à notre seule société !

Madame la commandante voyait très juste. André Morère ne s’ennuyait pas du tout. Il était d’esprit trop souple, trop avide de nouveau, pour ne pas profiter pleinement de son passage dans ce milieu provincial qu’il observait avec une attention amusée, étudiant les types divers réunis par hasard autour de lui, si différents, — les types féminins surtout, — de ceux qu’il observait chaque jour à Paris.

— Monsieur Morère, encore un peu de chaud-froid.

Et la commandante fit signe à Zéphire de présenter de nouveau le plat à son hôte. Un chef d’œuvre que ce chaud-froid ! Vraiment, André Morère était un peu agaçant de déguster avec cette inattention les plats choisis qu’on lui servait. Quel besoin avait-il d’entraîner ces messieurs vers toutes ces questions de socialisme, d’ouvriers, de politique, d’anarchie même, de discuter avec le docteur Paul les causes du pessimisme et, en même temps, de la démoralisation de tant d’individus dans toutes les classes, à l’heure présente ? N’imaginait-il pas aussi, maintenant, de se déclarer l’adversaire absolu de la peine capitale ? Elle bondit, oubliant, du coup, de faire les honneurs du chaud-froid :

— Comment, monsieur Morère, vous ne trouvez pas tout naturel qu’on fasse mourir ceux qui ont tué ? tous ces misérables anarchistes ?

— En un mot, qu’on pratique rigoureusement la peine du talion ? Mon Dieu, madame, si je ne craignais de vous scandaliser beaucoup, et mal à propos, je vous dirais que je ne trouve pas le procédé « très naturel », particulièrement quand il s’agit d’esprits faussés, exaltés, fanatisés, et qui, par suite, n’ont pas l’entière responsabilité de leurs actes. Ah ! savons-nous, mon Dieu, ce que nous aurions fait à leur place, dans leur condition, leur milieu, entraînés par toute sorte de circonstances, par mille influences diverses, par…, que sais-je ?

— Monsieur, lança gaiement Cécile, est-ce que par hasard vous seriez anarchiste ?

— Madame, je n’ai aucun droit de l’être… Je me contente de m’intéresser à ceux qui le sont pour chercher à les comprendre comme une manifestation… violente d’une pensée de notre époque, et l’une des plus graves ! J’avoue que je plains ces pauvres diables, quand ils sont sincères, et…, comment dirai-je pour ne choquer personne ? et je ne puis… mépriser le dévouement avec lequel ils se sacrifient à une cause mal comprise…