— Ce qui vous mène tout droit à l’indulgence envers eux, n’est-il pas vrai, monsieur ? conclut le docteur Paul. Mais ne croyez-vous pas que la société se trouverait assez mal de cette compassion pour ceux qui l’attaquent sans merci ? Un dilettante peut se la permettre, mais un homme politique doit s’en garder, car il a charge de vies ; et il lui faut songer d’abord au bien de tous, avant de se préoccuper du sort de quelques-uns, qui ont, eux-mêmes, préparé leur malheur. Avouez, monsieur, que si vous vous trouviez en présence d’une bête enragée qui fera le mal partout où elle passera, vous n’hésiteriez pas à la supprimer ?
Sur les lèvres d’André Morère passa son indéfinissable sourire, sceptique et imperceptiblement ironique.
— Il est probable, en effet, que je tuerais le chien enragé par nécessité, par raison… Mais j’ai toute sorte de préjugés ; et je n’en suis pas encore venu à considérer de même un homme, fût-il criminel, et un animal furieux qui m’attaque, poussé par un instinct aveugle et exaspéré, sans avoir conscience de son mouvement !
— Eh bien, monsieur, s’écria la commandante, je n’ai pas les mêmes préjugés que vous ! Et si j’étais quelque chose dans le gouvernement, je ferais arrêter tous les anarchistes ; je les enfermerais dans un endroit isolé, je lancerais une bombe au milieu d’eux, et, de la sorte, ils sauteraient comme ils ont fait sauter des innocents ! Alors nous serions tranquilles. Voilà mon opinion.
Des sourires répondirent à cette déclaration énergique de la commandante, qui, faute de pouvoir disperser les anarchistes aux quatre coins du ciel, éparpillait nerveusement ses petits pois sur son assiette.
Et la bonne Mme Darcel, un peu effrayée d’un moyen si radical, proposa aimablement :
— Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les conduire tous dans une île déserte ?… Il doit y en avoir encore, de ces îles ! Là, ils ne pourraient faire mal à personne, et vivraient à leur goût !
— Ce serait, en effet, à merveille, approuva, au hasard, le lieutenant Auclerc qui était demeuré assez silencieux pendant la discussion, dont il trouvait le sujet trop austère pour son goût.
Et il finit, jugeant utile toutefois de faire acte de présence :
— Oui, l’idée est excellente, sans compter que ces intéressants personnages auraient ainsi tout le temps, dans leur île déserte, de déplorer les idées pernicieuses qui les y auraient conduits !… Car ils ne s’y amuseraient pas follement, sans aucune distraction, sans théâtre… Peut-être, du coup, se convertiraient-ils à des opinions plus saines…