— Mais cela pourrait très bien arriver ! fit doctement la commandante. S’il y a aujourd’hui tant de gens pervertis, même dans les classes supérieures, il faut s’en prendre…, monsieur Morère, excusez-moi…, à la détestable influence des romans et des pièces de théâtre que notre génération lit et voit représenter.
Mme Darcel s’exclama avec conviction :
— Oh ! oui ! vous dites bien vrai, chère madame. Mon fils Paul a beau me choisir mes livres, je n’en ouvre pas un sans y trouver l’occasion d’être scandalisée ! Aujourd’hui, une honnête femme ne peut plus lire de romans.
— Et pourquoi donc, madame ? interrogea Morère, une lueur amusée dans le regard.
— Mais, monsieur, parce que tous les auteurs, et surtout les meilleurs, ne savent mettre en scène que des héroïnes qu’on ne voudrait même pas coudoyer dans la rue ! Ce sont de vilaines personnes, quoique les romanciers aient l’immoralité de les dire charmantes ; aussi vilaines que les aventures qui leur arrivent !
— Ne croyez-vous pas, madame, que vous êtes un peu sévère ?
— Je ne pense pas, monsieur, fit Mme Darcel très convaincue… Enfin, par bonheur, des créatures comme celles-là sont bien rares, et existent surtout dans l’imagination des auteurs. Avouez-le, monsieur… Pour ma part, je suis déjà vieille pourtant ! je n’ai jamais rencontré de femme qui ressemblât à l’héroïne de votre dernière belle pièce que mon fils Paul vient de me donner à lire…
Une expression étrange passa dans les yeux du jeune homme.
— Ce sont un peu des êtres d’exception, en effet, que ces femmes-là, des… fleurs très rares…
— Dites des fleurs dangereuses, malsaines.